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Quelle autre recherche alors ? (Partie 2 sur 2)

Kuno Roth
Kuno Roth
Chroniqueur

Pour l’aiguillage sociétal nécessaire, nous n’avons pas besoin de recherches supplémentaires en sciences naturelles sur le climat. Nous en savons assez. Elles peuvent être mises en veilleuse.

Quelle autre recherche alors ?

Deuxième partie de la chronique « Mettre la recherche climatique sur glace »

Pour l’aiguillage sociétal nécessaire, nous n’avons pas besoin, comme exposé dans la 1re partie de la chronique, de recherches supplémentaires en sciences naturelles sur le climat. Nous en savons assez. Elles peuvent être mises en veilleuse.

Ce dont nous devons nous occuper, c’est de savoir comment nous pouvons réellement mettre le changement en marche. Les sciences naturelles ne nous aident pas sur ce point, en revanche la recherche empirique, transformative, socio-psychologique et comportementale le peut. Un constat important issu de cette recherche est connu depuis longtemps : ce ne sont pas les connaissances et l’information qui conduisent au changement sociétal, mais bien davantage des mécanismes « psychologico-émotionnels ».

Quelques exemples d’une telle recherche sur la transformation :

  • Les frères Chip et Dan Heath ont étudié 50 cas de changement réel et en ont tiré le modèle de transformation « Elephant – Rider – Path ». Il dit ceci : ce n’est que lorsque l’éléphant, lent par nature, reconnaît que les premiers pas sont réalisables qu’il est prêt à suivre le chemin vers l’objectif visé par le cavalier (plus à ce sujet : Désapprendre – simple mais pas facile).
  • Mouvement Transition Town : fondé en 2007 à Totnes (UK), il est aujourd’hui actif dans plus de 1000 villes de 40 pays. Rob Shorter a notamment étudié comment la « transition » réussit. Il a obtenu son doctorat à ce sujet au Schumacher College en 2020 et a découvert qu’une force primordiale du changement est l’imagination, autrement dit le « Et si ? » (“What if?”). Pour passer de la représentation à une transformation effective, selon Rob Shorter, quatre éléments doivent être présents : 1. « Space » - des espaces mentaux pour l’imagination. 2. « Place » - des lieux de rencontre. 3. « Practices » – une pratique qui relie. 4. « Pacts » – des coalitions qui transforment l’imagination en changement communal (plus ici et Réseau de recherche).
  • Et troisièmement, cette recherche qui étudie les mécanismes de modèles d’affaires socio-écologiques réussis, c’est-à-dire à large impact. Un exemple en est la révolution solaire dans le Bangladesh rural, où, en l’espace d’une décennie, le nombre de systèmes solaires domestiques est passé de zéro à quatre millions, créant 25’000 emplois. Ce succès repose sur le fait que les entreprises solaires locales ont pu répondre aux besoins de la population rurale, comme l’écrit l’experte en microcrédit Nancy Wimmer dans son livre "The Marketmakers». Son constat : qu’une telle approche de marché ne se limite pas à un pays et à un produit, mais pourrait être transposée, est l’un de ses principaux enseignements (Résumé du livre).

Une autre approche : la recherche sur le bonheur

L’aspiration au bonheur et à la satisfaction fait partie de la condition humaine. Et une société durablement satisfaite vit de manière plus compatible sur le plan social et environnemental. Bien sûr, le bonheur ne peut pas être planifié. En revanche, selon la recherche sur le bonheur, les conditions préalables à la satisfaction peuvent être influencées, à savoir :

  • Sentiment d’efficacité personnelle et capital social : action concentrée, activité physique, être dans la nature, hobbies, bons contacts sociaux, famille unie, partenariat épanouissant.
  • Bien-être : santé, éducation, capacité à être seul, sentiment de sécurité, spiritualité, bon emploi.
  • Qualités humaines, telles que l’équité, la compassion, la modestie, l’enthousiasme, les capacités communicatives, la curiosité, la résilience, l’humour.

Pour endiguer un pseudo-bonheur consumériste, il faut agir au niveau de la satisfaction de vie. Cela signifie opposer au récit dominant « bonheur = argent = consommation » un autre récit de la qualité de vie. Le renoncement ne prend pas, il donne. Ainsi, une méta-étude (Tages Anzeiger du 16.12.21) conclut que ce qui rend en bonne santé – manger moins, bouger davantage – est bien, voire mieux accepté, lorsque cela renforce le sentiment d’auto-efficacité ou le « capital social ».

Une autre recherche psychologique

Un dernier exemple : les recherches du psychologue Richard Wiseman, qui a étudié les facteurs de réussite « doux » du programme spatial américain « Apollo », sont riches d’enseignements. Il voulait découvrir comment il était psychologiquement possible de réaliser ce qui semblait en fait impossible et d’atterrir sur la lune. Car au lancement du programme en 1961, le vol habité le plus long n’était monté qu’à 187 kilomètres au-dessus du niveau de la mer. Et pourtant : la lune, située à 350’000 kilomètres, a été foulée pour la première fois par un être humain en 1969. Wiseman a mené des recherches dans les archives et interrogé des personnes impliquées afin d’identifier les facteurs psychologiques de réussite de cette Mission Impossible. Quelques-uns d’entre eux sont (plus ici : Jusqu’à la lune et retour) :

  • Esprit d’équipe et culture positive de l’erreur : les membres de l’équipage voulaient accomplir ensemble quelque chose de grand. Humilité, ouverture et confiance ont façonné l’esprit d’équipe. Les erreurs étaient considérées comme intéressantes et non comme quelque chose qu’il faudrait dissimuler ou critiquer.
  • Passion et créativité : partageant le même état d’esprit, mais divers dans les compétences et dans la manière de vivre leurs passions. Et la créativité se développe selon le principe qui consiste à ne pas partir en courant avec la première bonne idée, mais à se forcer à en créer d’autres.
  • Retrait et ignorance : le noyau de l’équipe Apollo travaillait isolé du monde. Les membres n’avaient pas encore 30 ans et, du fait de leur inexpérience, ne pouvaient pour ainsi dire pas savoir qu’un alunissage était en réalité impossible.

Même la protection mondiale du climat semble être une Mission Impossible. La lune du climat est très éloignée : « Netto Zero CO2 by 2050 ». Nous voulons et devons y parvenir ; au plus tard à ce moment-là. La question à poser à la société civile et à la recherche serait : que pourrait-on transférer à la protection du climat des enseignements psychologiques du programme Apollo ? Mettre sur pied, avec de grands moyens, un programme pour la lune du climat ? Montrer à la politique que c’est possible et comment y parvenir ?

Ici, il faut poursuivre les recherches, à savoir selon le principe «Look for the bright spots and clone them», c’est-à-dire rechercher où, quoi et pourquoi cela fonctionne, comment de bonnes pratiques se sont établies - et comment les diffuser ? Quels sont les facteurs et mécanismes psychosociaux de la transformation : pourquoi une gastronomie circulaire ou un village solaire ont-ils pu se développer dans certains endroits, et comment les connaissances et les processus peuvent-ils être transférés à d’autres lieux ? Ensuite, la politique environnementale devrait s’approprier cela : ne pas seulement créer des cas isolés, mais veiller à leur diffusion. Afin que de plus en plus d’entreprises, d’administrations, de communes, de quartiers, de citoyen·ne·s transforment leurs actes. Il s’agit donc d’une recherche qui découvre ce qu’il faut pour que les attitudes et la disposition à agir changent.

La Suisse pourrait apporter ici une contribution pertinente : développer, par la recherche, une pratique de transformation dans le petit laboratoire helvétique au service de l’humanité. Montrer des voies permettant à la société de s’émanciper de l’étreinte de la main invisible et de se laisser féconder par la recherche en psychologie sociale.

Mais cette recherche non plus ne pourra pas, à elle seule, tout résoudre. Pour que les responsables du changement climatique ne soient plus récompensés pour leurs actes, mais sanctionnés, il faut la politique : au lieu d’investir dans le réarmement militaire, investir dans la paix climatique.


PS : Bien sûr, il existe encore beaucoup d’autres recherches transformatrices, par exemple celle sur le Happiness Index, celle sur l’ Économie circulaire (entre autres l’Uni Lausanne), Scientist4Futures ou encore celle sur le « nudging » (petits coups de pouce pour changer les comportements ; Introduction ici).

Kuno Roth
Travaille comme responsable du programme mondial de mentorat chez Greenpeace International. Auparavant, il a été pendant 25 ans responsable de la formation chez Greenpeace Suisse.
Né en 57, Dr rer. nat., ancien chimiste, il travaille désormais comme écologue humain, spécialiste de l’apprentissage ainsi qu’écrivain. Outre des chroniques, il écrit surtout des poèmes et des aphorismes. Ses dernières publications sont «Im Rosten viel Neues» (poèmes, 2016) ainsi que «Aussicht von der Einsicht» (aphorismes, 2018). Son livre le plus récent ‹KL!MA VISTA – Die Schneefallgrenze steigt› Gedichte und Aphorismen est paru le 23.10.2020 dans Pro Lyrica.
Kuno Roth
Quelle autre recherche alors ? (Partie 2 sur 2)