Du « D’où » au « Vers-où »

Ce qui est étranger fait d’abord peur. Enlever à l’étranger ce qu’il a d’effrayant en s’en approchant et en s’exerçant, ce serait du campaigning hypnosystémique. Kuno Roth explique comment cela fonctionne.

Kuno Roth sur le campaigning hypnosystémique
Apprendre de la thérapie hypnosystémique pour le changement social
Le comportement de la «société occidentale» rappelle celui d’une personne gravement malade, mais qui ne le reconnaît pas elle-même. Fièvre, maux de tête, hypertension, surpoids et dépression sont pour elle des symptômes qui existent simplement et qui passeront.
Nous, les personnes engagées, savons que ce n’est pas le cas, mais que les maladies augmentent, et nous essayons donc, avec des campagnes, d’intervenir en quelque sorte sur le plan sanitaire. La manière traditionnelle de faire du campaigning se compare à l’effort visant à montrer au patient ce qu’il fait faux et à le pousser vers des comportements plus sains. Il devrait par exemple manger moins de forêt tropicale qui fait grossir, arrêter de s’enfiler de l’essence et du mazout; et en outre éviter la viande, l’avion et le plastique. On lui prescrit de nombreux régimes. Conséquence: le patient est certes parfois gagné par une mauvaise conscience, mais peu après il se tourne à nouveau vers le réfrigérateur. Et si on lui a scellé celui-ci à cause d’un régime, il se rabat sur les réserves du voisin.
Un tel campaigning ressemble à cette médecine scolaire qui confronte le patient au diagnostic et propose des offres fondées sur l’hypothèse qu’une personne dépendante, p. ex. un fumeur, en viendra à la compréhension par des explications rationnelles. Cela réussit plutôt rarement, tant au campaigning qu’à la médecine scolaire. Si l’on regarde les dernières décennies de travail de campagne, les «succès de médecine scolaire» sont en tout cas plutôt l’exception que la règle.
du « D’où »
Une autre forme de campaigning, plus rare, est l’orientation vers les solutions avec un regard systémique. Au lieu de remettre sans cesse le problème sous le nez du patient, on repère avec lui de bons comportements. Ceux-ci existent déjà à l’état d’ébauche – aucune personne malade ne se comporte en permanence uniquement de manière pathogène. L’orientation vers les solutions ne signifie pas nier les problèmes. Toute solution a besoin d’un problème; seul le focus se déplace du problème vers ses propres compétences et sentiments.
En psychothérapie, il existe la thérapie hypnosystémique – une forme de thérapie qui se caractérise par le fait qu’elle se concentre sur les compétences existantes ainsi que sur le dialogue intérieur des patient·e·s. «Hypno» ne veut pas dire ici que l’hypnose est utilisée – cela peut être le cas - mais qu’on est comme en transe, coincé·e dans l’ornière d’un schéma comportemental. L’approche hypnosystémique considère les symptômes comme l’expression de tentatives de solution qui n’ont pas abouti et explore les raisons pour lesquelles une personne se comporte ainsi et pas autrement, en essayant ainsi de découvrir quel dialogue intérieur mène aux symptômes.
On part donc du principe que, lors du vécu d’un problème, les différentes «parts intérieures» d’une personne ne coopèrent pas – comparable à des opinions divergentes dans un groupe. Certes, une souffrance est nécessaire comme déclencheur de la recherche de pistes de solution; mais il ne s’agit pas en premier lieu d’élucider la souffrance, plutôt de savoir quels besoins se cachent derrière et de reconnaître et libérer les ressources existantes: c’est ainsi que commence le chemin de guérison qui fait sortir du trou. Pour ainsi dire, on cherche la lumière en dehors du trou, au lieu de montrer la profondeur du trou avec de la lumière [1].
Dans la protection de l’environnement, cela voudrait dire résister à l’«impulsion verte» qui consiste à évaluer moralement un comportement nuisible à l’environnement (donc un symptôme). Et au lieu de cela, le respecter en quelque sorte comme la préoccupation de voix intérieures – parmi lesquelles des voix fortes comme celles de l’habitude, du confort ou de la peur – et chercher des solutions. Donc ne pas condamner, mais partir du principe que tout le monde veut vivre et préserver le monde. Vu sous cet angle, les personnes qui pensent autrement seraient des parts trop peu prises en compte, qui rendent obstinément malade parce que leurs besoins ne sont pas ou trop peu considérés. C’est la théorie, plus vite dite que mise en pratique, mais peut-être utile comme piste de réflexion.
au « Vers-où »
Dans la thérapie hypnosystémique, le comportement ou l’action juste, qui apparaît certes rarement mais tout de même parfois, est renforcé par le fait de le rendre à nouveau vécu de manière répétée. De cette manière, et avec l’exploration du dialogue intérieur, un patient sort de l’ornière de ses schémas générateurs de souffrance pour aller vers un nouveau comportement porteur de force. Le point de départ est la description de l’état souhaité: avec quelle métaphore le patient l’exprimerait-il? Ce récit est comme la lumière au bout du tunnel, grâce à laquelle on sort de l’attraction négative. La curiosité et l’intérêt authentique de la thérapeute pour le patient, son absence de préjugés et son attitude respectueuse sont fondamentaux pour le succès de la thérapie.
Si l’on imagine maintenant le campaigning comme une thérapie de la société, on pourrait essayer de transférer des approches hypnosystémiques à des groupes sociaux. Selon la devise: cherche des lueurs d’espoir et diffuse-les ou renforce-les. Cela signifie que les problèmes de la patiente «société occidentale» ne seraient plus abordés directement, mais que l’on thématiserait les besoins et les solutions qui en découlent.
Il faut veiller à ce que le «cadre thérapeutique de campagne» parte d’un échange partenarial entre parties prenantes. Par exemple, sur la voie vers une agriculture pauvre en pesticides, un agriculteur utilisant des pesticides ne serait pas condamné, mais on chercherait à comprendre – avec curiosité et sans juger – pourquoi il fait cela, bien qu’il sache que ce n’est pas sain. Que se passe-t-il dans son équipe intérieure? De quoi a besoin sa voix anxieuse, qui craint pour son existence? Le système dans lequel il a grandi et vit est pris en compte. Prendre les peurs au sérieux et ne pas passer par-dessus, ce serait la voie hypnosystémique. Et, soit dit en passant, respecter ne veut pas dire accepter.
Nota bene: Bien sûr, les paysans qui utilisent des pesticides n’en souffrent pas forcément et ne cherchent donc pas de «thérapie». Malgré cela: écouter sans préjugés, être vraiment curieux et ne pas déjà savoir ce qui est juste pour lui, c’est possible même sans thérapie (voir chronique «Poser des questions plutôt que dire»). Rencontrer les autres de manière partenariale et non paternaliste cause souvent des difficultés à beaucoup de personnes engagées.
Tant les thérapeutes directifs que les thérapeutes hypnosystémiques veulent en principe faire passer le patient «du D’où» «au Vers-où». Ces dernier·ère·s défendent le point de vue selon lequel cela n’est durable que si le patient le veut lui-même aussi. Les directifs, en revanche, pensent qu’il faut verbalement accroître la pression de la souffrance pour que le patient parte vers le Vers-où. Mais ce nouvel état ne paraît désirable que s’il est associé à un gain de plaisir et semble atteignable. L’état cible Vers-où paraît aussi plus attrayant si le premier pas peut être fait avec peu d’effort et que le D’où ne doit pas encore être tout à fait abandonné. Car dans cet état initial réside le pouvoir de l’habitude.
Le Vers-où en revanche est étranger, et l’étranger fait d’abord peur. Enlever à l’étranger ce qui fait peur par le rapprochement et l’exercice, ce serait du campaigning hypnosystémique : éveiller un intérêt commun pour la vision et la rendre perceptible. Reconnaître les peurs et explorer le rejet avec curiosité — les deux contiennent beaucoup d’informations. Ramer ensemble permet à ces « porteur·euse·s de symptômes » de rester dans le bateau.
Avec nos chaleureux remerciements à Christine Steiner pour ses apports et remarques spécialisés.
(1) La thérapie hypnosystémique ne part donc pas de la « maladie », mais cherche le sens derrière un comportement du porteur de symptôme au sein d’un système humain. Plus : https://de.wikipedia.org/wiki/Hypnosystemische_Therapie
(2) La méthode de l’« Appreciative Inquiry » est similaire : cette « enquête appréciative » cherche, par des questions, à rendre visible et conscient ce qui fonctionne déjà et ce qui est bon dans une communauté. Cela donne de l’énergie et renforce sa vitalité.
Notre auteur
a travaillé en dernier lieu comme responsable du programme mondial de mentorat et de coaching chez Greenpeace International. Auparavant, il a été pendant 25 ans responsable de la formation chez Greenpeace Schweiz. Récemment retraité, il continue d’exercer comme conseiller et assume en outre la co-présidence de Solafrica.
Né en 57, Dr rer. nat., ancien chimiste, désormais écologue humain, spécialiste de l’apprentissage ainsi qu’écrivain. À côté de Chroniques il écrit surtout des poèmes et des aphorismes. Ses dernières publications sont « Im Rosten viel Neues » (poèmes, 2016), « Aussicht von der Einsicht » (aphorismes, 2018) ainsi que ‹KL!MA VISTA – La limite des chutes de neige monte› (2e éd. 2022, chez Pro Lyrica).
Kuno Roth