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Vraiment bien, c'est bien intentionné ET bien fait

Kuno Roth
Kuno Roth
Chroniqueur

Les bonnes intentions seules ne suffisent pas. Celles et ceux qui veulent vraiment faire bouger les choses ont besoin des deux : la posture intérieure et le regard lucide sur les conséquences. Kuno Roth sur l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.

Vraiment bien, c'est bien intentionné ET bien fait

Au fil des décennies passées à m’agiter dans le vaste champ de l’engagement sociétal, je suis tombé et je tombe encore et encore sur des éclairages psychologiques et des mises en perspective philosophiques qui m’aident à comprendre un peu (mieux). L’une d’elles est la distinction introduite par le sociologue Max Weber entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Il est bon de distinguer, mais aussi de les réunir : ce ne sont pas des opposés, mais des pôles qui se complètent. Et devraient se compléter.

Il y a plus de 100 ans, Max Weber distinguait deux formes d’éthique : l’éthique de conviction évalue les actions selon la posture intérieure, l’intention et les principes moraux – indépendamment des conséquences. La conviction est un puissant carburant. Grâce à elle, des personnes convaincues peuvent développer une force énorme et avoir de l’impact. «Celui qui agit selon l’éthique de conviction fait ce qui est juste et s’en remet à Dieu pour le succès», comme le formulait Weber.

L’éthique de responsabilité, plus sobre, évalue en revanche les actions selon les conséquences plus ou moins prévisibles et la responsabilité à l’égard de ces conséquences. Une action guidée par l’éthique de responsabilité pèse les effets principaux et secondaires, même s’il faut, avec certains moyens, ‘se salir les mains’.

Les deux formes d’éthique sont une construction intellectuelle ; chez une même personne, les deux sont généralement présentes. Les personnes motivées avant tout par l’éthique de conviction n’ignorent pas simplement les conséquences, et celles qui agissent selon l’éthique de responsabilité ne sont nullement indifférentes à la posture morale. La différence réside dans l’accent mis : ici les principes, là les conséquences.

Chaud ou frais ?

L’éthique de conviction sonne chaleureuse : s’engager par conviction à faire ce qui est moralement juste, animé par la justice. Ce sont souvent les soi-disant fundis qui s’engagent avec cœur et véhémence, avec cette devise implicite : ‘J’agis ainsi parce que c’est juste’.

Par exemple, la citation de Vaclav Havel relève chaleureusement de l’éthique de conviction : « L’espoir n’est pas la conviction que quelque chose finira bien, mais la certitude que quelque chose a du sens, quelle qu’en soit l’issue ». Qui ne voudrait pas y souscrire spontanément ? Au niveau individuel, dans les petits mondes, c’est le plus souvent vrai. Mais dans les mondes plus vastes et collectifs, le mot ‘quelle qu’en soit l’issue’ n’est justement pas anodin, dit la perspective de l’éthique de responsabilité.

Elle paraît plus froide, parce qu’elle interroge les conséquences pour le budget, le calendrier, les investisseurs, la stabilité ou les emplois, etc. Elle pèse les risques et fait des compromis. C’est plutôt ainsi que sont faits les realos et realas : ‘J’agis ainsi parce que cela a de bonnes conséquences’.

La bonne intention seule ne suffit généralement pas

Que les bonnes intentions ne suffisent pas à elles seules se voit par exemple dans les organisations qui veulent devenir plus « agiles », et donc réduire les hiérarchies ainsi que renforcer la responsabilité individuelle. Cela convainc du point de vue de l’éthique de conviction : plus de participation et plus de marge de manœuvre pour toutes et tous. Du point de vue de l’éthique de responsabilité, il y a toutefois des objections : les restructurations et les rôles modifiés créent de l’incertitude ; il s’agit donc d’anticiper les aspects négatifs et les effets secondaires possibles et de les atténuer par des mesures d’accompagnement.

C’est surtout en politique que les deux points de vue apparaissent souvent simultanément et peuvent entrer en conflit. Un exemple récurrent serait la politique des réfugié·e·s. Une position relevant de l’éthique de conviction souligne : « Nous accueillons les personnes en quête de protection, parce que la dignité humaine est indivisible. » - même si cela entraîne des problèmes d’intégration, de finances et de capacités. La perspective de l’éthique de responsabilité s’interroge sur la capacité d’intégration, les ressources et l’acceptation sociale, et pose en conséquence des limites, même si elle voit la souffrance des personnes déboutées. Les deux perspectives défendent des aspects légitimes.

Quand les bonnes intentions dérapent : wokisme et initiative sur l’alimentation

Les deux perspectives peuvent être comprises comme des polarités complémentaires – ce qui, dans la pratique, n’est pas toujours le cas. Il en résulte des conflits pouvant aller jusqu’à des disputes très médiatisées et des effets secondaires indésirables. Des tensions apparaissent notamment lorsque la conviction éthique bascule dans un zèle missionnaire – avec parfois des effets paradoxaux.

Un exemple connu dans toute la Suisse est l’annulation d’un concert parce que des membres d’un groupe portaient des vêtements africains et des dreadlocks en jouant du reggae, et que certain·e·s invité·e·s s’en sont offusqué·e·s. La bonne intention - « sensibilisation à l’appropriation culturelle » - a dépassé cet objectif et a suscité de larges critiques. De tels cas montrent que des préoccupations légitimes ont parfois été défendues d’une manière qui a provoqué davantage de rejet que de prise de conscience, éclipsant ainsi l’effet recherché, à savoir mettre les discriminations sur la table dans la société et ainsi les réduire. On pourrait faire une remarque similaire au sujet des activistes du climat collés à la chaussée.

Un exemple actuel est l’initiative sur l’alimentation qui sera bientôt soumise au vote, et qui suscite des débats dans les milieux écologistes, tandis que l’Union suisse des paysans déploie déjà l’artillerie lourde contre elle « Obligation végane ? Non ! » (voir WOZ du 5.2.26). Elle a été lancée par l’association « Sauberes Wasser für alle », qui était déjà à l’origine de l’initiative sur l’eau potable (voir à ce sujet "Nebenwirkungen ohne Packungsbeilage"). Les initiant·e·s mettent sur le tapis des préoccupations tout à fait légitimes : plus d’alimentation végétale, une agriculture plus écologique, un degré d’auto-approvisionnement plus élevé. Mais lors du débat au Conseil national en décembre 2025, même les parlementaires écologistes n’ont pas plaidé pour un oui, comme l’écrit la WOZ.

« L’initiative fait plus de tort qu’elle n’apporte d’utilité », estime par exemple Kilian Baumann, conseiller national bernois des Verts et président de la Kleinbauern-Vereinigung. Et Franziska Ryser, conseillère nationale verte et membre de la commission de l’économie, dit : « L’initiative est bien intentionnée, mais mal conçue. (…) ». Cela donne l’impression qu’au moment de la formulation de l’initiative, la perspective de l’éthique de la responsabilité a largement fait défaut, celle qui demanderait par exemple quelles conséquences existentielles l’acceptation de l’initiative aurait pour les personnes concernées (et quelles résistances en découleraient), ainsi que ce qu’en pensent les allié·e·s face à une telle modification de la Constitution. Selon la WOZ, cela n’aurait cependant pas eu lieu, ou à peine.

Tisser ensemble

L’une ne devrait pas exclure l’autre. L’éthique de la responsabilité signifie au fond penser aux effets secondaires possibles et envisager aussi des résultats qui vont à l’encontre de la conviction, mais qui pourraient devenir réels.

Je pense même que l’une a besoin de l’autre : l’impact sociétal se déploie surtout lorsque le cœur de la conviction s’allie à la tête froide de la responsabilité. L’éthique de la conviction nous rappelle : « Agis de manière à pouvoir l’assumer. » L’éthique de la responsabilité complète : « Agis de manière à ce que les conséquences restent supportables ». C’est justement dans un monde toujours plus complexe que cette interaction est particulièrement importante. Sinon, l’énergie se dissipe, ou un mouvement est paralysé par les tensions.

L’attitude d’apprentissage à ce sujet pourrait être la suivante : Notre intention est bonne – l’effet n’est pas encore tout à fait celui souhaité. Alors ajustons le tir.

Cela signifierait : s’orienter sur les valeurs et le Purpose comme fil conducteur, non comme œillères, et en même temps anticiper davantage les conséquences potentiellement nuisibles. Si les deux formes d’éthique se complètent au lieu de se combattre, cela devient fécond pour les organisations : il en résulte l’effet souhaité avec une ligne claire.
Autrement dit : nous avons besoin d’une posture intérieure claire pour ne pas devenir arbitraires en temps de crise et ne pas plier face au vent contraire. Et nous avons besoin d’une pondération responsable pour ne pas agir naïvement dans des situations complexes et causer des dégâts (trop) importants. Cela signifierait : agir de manière à ce qu’on nous reconnaisse de la bonne volonté et qu’on nous attribue un impact responsable - « voulu » du point de vue de l’éthique de la conviction, « réalisé » du point de vue de l’éthique de la responsabilité.

PS, d’ailleurs : Bill Moyer a développé un modèle de changement social par les mouvements. Lui aussi plaide pour qu’un mouvement couvre plusieurs rôles afin que le changement social advienne. Chez lui, il y a quatre rôles : « citizen, rebel, change agent & reformer » - citoyen·ne, rebelle, agent·e du changement ainsi que réformateur·trice. Dans son « Movement Action Plan », il décrit les différentes phases et les différents rôles dans les mouvements sociaux qui, selon lui, sont nécessaires. Une rebelle seule ou un réformateur seul ne suffisent pas à produire le changement.
[Bill Moyer était un journaliste et activiste américain (1933 - 2002), actif dans différents mouvements sociaux notamment avec Martin Luther King - et son manuel « The Four Roles of Social Activism » se trouve dans la Commons Library.]

Exemple illustratif : décision médicale

Une médecin doit décider si elle prescrit à un patient gravement malade un médicament qui n’a pas encore été testé de manière exhaustive, mais qui offre un espoir de guérison. En même temps, il existe un risque d’effets secondaires graves.

Du point de vue de l’éthique de la conviction : elle agit à partir de l’idéal de sauver des vies et d’atténuer la souffrance, et décide de proposer le médicament pour le traitement.

Du point de vue de l’éthique de la responsabilité : elle pèse soigneusement les risques. Si elle les juge trop élevés, elle propose au patient de ne pas prendre le médicament.

Conclusion : même s’il n’y a ici qu’un simple soit-ou, soit-il est utile de tenir compte des deux perspectives : soit on pourrait assurer un accompagnement étroit afin de détecter tôt les effets secondaires, soit partager la responsabilité.

Notre auteur invité
Kuno Roth n’écrit pas seulement des chroniques, mais aussi des poèmes : son septième recueil de poésie – «seelensee – poèmes sur les paysages intérieurs et extérieurs» – est paru en novembre chez PRO LYRICA : 100 poèmes subtils et encourageants sur des expériences variées de la nature. « Proche de la terre avec de la profondeur », dit la maison d’édition à ce sujet. « À la fois engrais et fine binette pour creuser dans le jardin de l’âme », estime une lectrice.
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