Attention ! Émotions !

Dans notre monde surchargé de stimuli, marqué entre autres par le discours de haine sur les médias asociaux et par des égocentriques incontrôlables, l'incapacité généralisée à réguler ses propres émotions devient de plus en plus évidente : une réaction suit immédiatement un stimulus, sans prendre le temps de

Attention ! Émotions !

Dans notre monde surstimulé, marqué entre autres par les discours de haine sur les réseaux dits sociaux et par des égomanes incontrôlés, l'incapacité généralisée à réguler ses propres émotions devient de plus en plus évidente : un stimulus est immédiatement suivi d'une réaction, sans pouvoir (ou vouloir) se retenir. Beaucoup de souffrance et de blessures surviennent parce que l'on n'anticipe pas les éléments déclencheurs et que l'on ne gère pas ses émotions de manière consciente. Pourtant, la régulation des émotions peut s'apprendre, tant au niveau individuel qu'organisationnel.

« Don’t react, respond » (ne réagissez pas, répondez) – c'est la formule abrégée de ce qu'est la régulation des émotions : ne pas réagir sous le coup de l'émotion au déclencheur – qu'il soit petit ou grand – mais prendre le temps de percevoir avant de répondre au stimulus. Cela peut aussi parfois consister à ne pas réagir.

Le conflit israélo-palestinien, particulièrement chargé en déclencheurs émotionnels, en est un exemple politique illustratif. L'année dernière, j'ai eu un déclic à ce sujet lorsque l'historien José Brunner, auteur de « Brutale Nachbarn » (Voisins brutaux – comment les émotions alimentent et peuvent apaiser le conflit au Proche-Orient), a évoqué les émotions lors d'une émission de radio. Selon lui, il existe des conflits dans lesquels des émotions déchaînées s'auto-alimentent parce que chaque camp se considère comme victime et l'autre comme coupable. La peur existentielle ressentie par chacun se transforme en colère et en haine. Il faudrait un « recadrage émotionnel », comme l'appelle Brunner. À la question de savoir pourquoi un traité de paix a tout de même été possible dans les années 1990, il a répondu : la percée n'a eu lieu que lorsque les chefs de délégation ont convenu de ne plus regarder en arrière, mais uniquement vers l'avant. Au lieu de continuer à se disputer sur les faits historiques et leur interprétation, ils se sont concentrés sur ce qu'ils avaient en commun : les deux peuples aspirent à une vie de sécurité et de paix.

Selon l'historien, de nombreux traités de paix réussis reposent sur un tel « oubli politique » convenu. C'est le cas par exemple des traités de Westphalie de 1648, fondement de l'Europe actuelle, ou de la fin pacifique de la dictature de Franco en 1975. Le passé a d'abord été mis de côté.

La régulation des émotions

Il en va de même au niveau personnel : connaître ses propres déclencheurs et, si possible, les éviter par précaution est une forme de régulation des émotions : regarder vers l'avenir et chercher des intérêts communs, plutôt que de se disputer pour savoir qui a raison dans l'interprétation du passé.

Il existe bien d'autres moyens de réguler ses émotions. Sous la devise « Managing your emotions so they don’t manage you » (Gérer vos émotions pour qu'elles ne vous gèrent pas), le psychologue américain Ethan Kross a écrit un livre très accessible intitulé « Shift ». Sa thèse fondamentale : on ne peut pas éliminer les déclencheurs – ils font partie de notre histoire –, mais nous pouvons gérer de manière (plus) consciente ce qui en découle : en anticipant une éventuelle émotion (forte), nous pouvons apprendre à l'influencer. Faire l'expérience d'une telle auto-efficacité est la clé de la régulation.

Les émotions sont des sources d'information. Mais elles ne doivent pas plus être réprimées qu'exprimées sans retenue. Il s'agit de les percevoir afin de pouvoir les influencer consciemment (voir à ce sujet l'encadré « Qu'est-ce que les émotions ? »). Kross présente à cet effet des résultats de recherche et illustre par de nombreux exemples le fonctionnement de la régulation et de la prévention des émotions.

Il encourage ses lecteurs et lectrices à se constituer une boîte à outils sur mesure pour réguler leurs émotions. Cela suppose de connaître ses déclencheurs, de vouloir en apprivoiser les conséquences, de garder les outils à portée de main et de les avoir entraînés – car en cas d'urgence, on n'est capable d'utiliser que ce que l'on connaît et maîtrise. Le mode fondamental de régulation serait la capacité de l'être humain à orienter son attention. Celle-ci est comme un projecteur mental que je dirige sur une situation - ou que j'en éloigne. Le moyen le plus simple de faire ce dernier choix est la distraction. Se distraire peut être approprié, mais ne devrait pas toujours être la méthode privilégiée.

Selon Kross, les modificateurs d'attention les plus accessibles sont les sens. Pour des raisons liées à l'évolution, ils sont étroitement liés aux émotions. Ainsi, le chant des oiseaux et les bains de forêt améliorent immédiatement l'humeur. Ou encore l'odorat : les personnes qui vont à l'église connaissent par exemple l'encens ; les parfums de lavande et d'arolle apaisent, c'est pourquoi l'aromathérapie y a recours – et le massage utilise le toucher. Kross suggère même de créer une liste de lecture pour chaque état d'esprit, ce qui permet de se réguler par l'ouïe.

D'autres possibilités de régulation des émotions sont :

  • Le changement de perspective : prendre du recul et adopter la position de la célèbre mouche sur le mur, observer les événements bouleversants à distance. Dans les monologues intérieurs, passer du « je » à la deuxième ou troisième personne – ce dialogue intérieur distancié (au lieu de déclencher une réaction impulsive en disant par exemple « cela m'énerve au plus haut point », se dire : « Là, Kuno est bien pris de court. Que pourrait-il faire d'autre que de se mettre en colère ? ») crée une distance intérieure.
  • Prendre de la distance temporelle : faire d'abord une promenade lorsque quelque chose nous bouleverse, puis chercher la réponse. Ne pas envoyer immédiatement un courriel émotionnel, mais y réfléchir la nuit. Décider ensuite si et comment y répondre.
  • La régulation externe : limiter les sources de stimulation, par exemple en éteignant son téléphone portable, quitter le lieu de l'action, se rendre délibérément dans des endroits qui ont un effet apaisant en tant que « havres de paix » personnels. Kross encourage également à tenir une petite liste des personnes auprès desquelles on se sent écouté·e dans son environnement professionnel ou privé. De plus, il est prouvé que le fait d'aider les autres et d'entretenir des rituels communs renforce le bien-être et le sentiment de connexion.
  • Mettre en œuvre avec la méthode WOOP : Wish, Outcome, Obstacle, Plan (Souhait, Résultat, Obstacle, Plan) – cette méthode éprouvée associe le souhait et les barrières intérieures pour former un plan d'action. On formule un souhait concret – ne pas avoir de blocage lorsque je parle devant les autres – et on s'imagine la réalisation de ce souhait – mes préoccupations sont entendues. Ensuite, on nomme les obstacles intérieurs – quand je me sens pris·e au dépourvu, je ne parviens pas à formuler la moindre phrase -, et on établit un plan « si... alors... » : « Si je sais que je veux ou dois dire quelque chose aujourd'hui, je note les deux premières phrases, que je lis pour faire baisser la pression ».

Qu'est-ce que cela signifie pour les organisations ?

La culture d'une organisation est largement façonnée par les émotions des collaborateurs et collaboratrices – et donc aussi par la régulation des émotions au niveau individuel. Mais aussi au niveau collectif, au sein du groupe – ce qui constitue une part importante de la culture. Et plus la culture est bonne, plus les collaborateurs et collaboratrices se sentent bien et plus le travail est couronné de succès. Et inversement : la culture d'entreprise influence leurs émotions et contribue à les réguler. D'une part, dans le sens de la « régulation externe » mentionnée plus haut, par exemple avec des bureaux chaleureux et des espaces d'échange. Cela commence par la machine à café et ne s'arrête pas au choix du papier peint.

D'autre part : le premier pas vers une culture organisationnelle saine et réussie est franchi lorsque la culture, au même titre que les finances et les projets, est régulièrement thématisée. Une culture d'entreprise englobe des valeurs et des croyances, des normes et des règles, ainsi que des pratiques et des comportements. Pour utiliser l'image d'un nénuphar : les racines invisibles représentent les valeurs, la tige les normes, la fleur le comportement (pour en savoir plus, voir la chronique «La culture mange la stratégie au petit-déjeuner »).

Une mauvaise culture, en revanche, se développe souvent lorsque les valeurs sont simplement présumées mais pas clarifiées ensemble, ou lorsque les normes se réduisent à des slogans. Les dysfonctionnements opérationnels reposent généralement sur des interprétations divergentes des valeurs ou sur des normes vécues de manière inégale, par exemple lorsque l'« engagement » est uniquement quantifié par une surcharge de travail permanente (et non qualifié avec soin) : la suractivité (« busyness ») est doublement néfaste, pour soi-même et pour l'entreprise.

La culture se modifie avant tout par les comportements. Des chartes joliment formulées ne suffisent pas. Des règles telles que « Nous prenons soin les uns des autres » ont besoin de pratiques adaptées pour se concrétiser : des temps d'échange, des systèmes de parrainage (buddies), un soutien psychosocial, des activités communes. De telles pratiques, rituels et espaces de rencontre rendent le changement de culture tangible.

Et comment passer de la prise de conscience à l'action ? En entretenant activement les bonnes pratiques existantes et en intégrant progressivement de nouveaux modèles souhaités sous forme de rituels, par exemple avec des plans de groupe WOOP.

Que sont les émotions ? Qu'est-ce que la régulation des émotions ?

Selon Ethan Kross, les émotions sont les sentiments, les pensées et les réactions physiques qui surviennent lors d'événements importants (ou anticipés comme tels). Elles se composent de réactions physiologiques (p. ex. accélération du rythme cardiaque), d'une évaluation cognitive (p. ex. « Attention, danger ! ») et d'une expression (visage, voix).

Les émotions sont importantes et ne doivent pas être réprimées ; elles aident à naviguer dans les situations. Elles ne sont donc pas, contrairement à une idée reçue, l'opposé de la rationalité. Au contraire, l'émotion et la cognition sont étroitement liées, s'influençant et se guidant mutuellement. Néanmoins, elles peuvent, doivent et devraient être régulées consciemment lorsqu'elles sont trop intenses et risquent de provoquer une réaction excessive, par exemple sous la forme d'un accès de colère.

La régulation émotionnelle est la capacité de gérer la réponse émotionnelle à un déclencheur en la ralentissant, en l'accélérant ou en adaptant son intensité, en acceptant l'émotion comme un signal et une information, et non comme un bruit ou une perturbation à réprimer. Bien que l'on ne puisse pas contrôler les déclencheurs – l'émotion étant une réaction automatique –, nous pouvons anticiper et atténuer (ou attiser) le feu émotionnel, et ainsi influer sur ce qui en découle.

L'intensité des émotions négatives ne diminue pas pour autant lorsqu'on s'en préoccupe, comme l'écrit la psychologue et thérapeute dans son livre « Zu viel Gefühl » (voir note de bas de page). Celles-ci pourraient même s'aggraver si l'on tente de les analyser.

Nota bene : la peur est l'émotion la plus fréquemment « instrumentalisée » – notamment par les puissants lorsqu'ils menacent les personnes sans pouvoir.

* Notes de bas de page :