Vivre l’avenir au lieu d’admirer le passé

Pourquoi n’existe-t-il pas de musées qui ne se contentent pas d’exposer les futurs possibles, mais qui les rendent aussi perceptibles à petite échelle - et ainsi pressentis à grande échelle ? Kuno Roth se penche sur cette question.

Plus de musées de l’avenir en plein air
Il y a quelques semaines, un voyage à vélo m’a conduit dans une ville italienne que le guide de voyage présentait comme particulièrement digne d’intérêt et charmante. Celui-ci offrait de nombreuses informations sur les bâtiments chargés d’histoire de la ville – une cathédrale, un château, deux basiliques, cinq églises ainsi que d’autres curiosités historiques.
C’est ce que j’ai regardé. Et la plupart des touristes se comportent probablement comme moi lorsqu’ils arrivent dans une ville qui mérite une visite. Ils regardent surtout le passé : ils découvrent dans les musées des batailles et des costumes traditionnels ou, dans les châteaux et les cathédrales, leurs histoires de pouvoir. Aujourd’hui, quelques semaines plus tard, je me souviens encore que, dans une basilique construite en l’honneur d’un pape originaire de la région, la porte latérale est ouverte chaque année le 28 août pour une célébration. Ce pape a vécu au 13e ou au 15e siècle.
Je me souviens en outre que le château a été construit par des conquérants espagnols vers le 14e siècle. C’étaient les Aragonais. De l’une des églises que j’ai photographiée, j’ai encore une image. Le reste, je l’ai à peu près oublié. Se souvenir des dates, des noms de papes et des désignations des églises n’est pas donné à tout le monde.
Et quand j’ai demandé à l’office du tourisme s’il y avait aussi quelque chose du futur à visiter, on m’a indiqué de scanner un code QR qui m’a mené à une visite virtuelle de la ville, grâce à laquelle on pouvait confortablement visiter les bâtiments historiques. Pour eux, c’était manifestement ça, le futur.
Et en dehors des villes, les touristes visitent souvent des ruines, p. ex. des Étrusques, des vestiges de villages lacustres sur pilotis, des amas de pierres des Celtes ou des amphithéâtres romains. Voir cela est impressionnant.
Il est aussi impressionnant de constater que des millions de touristes font cela. Chaque semaine. D’Angkor Wat à Machu Picchu, de la basilique Saint-Pierre à la porte de Brandebourg et jusqu’au château de Versailles: ils visitent le passé.
Rien contre les basiliques, les musées et les mémoriaux. La culture générale, c’est bien. Mais d’une certaine manière, cela m’irrite aussi. Cette exclusivité à montrer le passé ou à aller le visiter est en fait étrange. En particulier au vu des conditions d’aujourd’hui et de ce qui s’annonce de funeste pour demain. Il me manque deux choses: qu’est-ce qu’on peut éventuellement apprendre d’un passé présenté d’une manière ou d’une autre? Et que peut-on déjà aujourd’hui regarder et vivre du futur, mis à part les gadgets numériques?
Pourquoi n’y a-t-il pas de musées du futur?
Pourquoi n’existe-t-il pas de musées qui ne se contentent pas d’exposer des futurs possibles, mais qui les rendent aussi vécus à petite échelle - et ainsi pressentis à grande échelle? Un tel musée du futur en plein air serait plus qu’un espace d’exposition, il serait intégré à la ville ou à la région et pourrait servir de source d’inspiration, permettant aux visiteuses et visiteurs de saisir et de comprendre des images concrètes de l’avenir.
Pourquoi chaque ville et chaque musée ne se donnent-ils pas pour mission de rendre visible comment l’avenir se manifeste déjà aujourd’hui dans leur environnement, quelles visions émergent et quels défis doivent être relevés? Donc par exemple des musées de tir qui présentent les résultats de la recherche sur la paix, des visites de ville qui passent tout naturellement aussi par des projets de ville éponge et d’habitats durables, des guides de voyage qui présentent des projets régionaux viables pour les petits-enfants. Mais jusqu’à présent, l’horizon temporel de ce qui est présenté s’arrête au présent, p. ex. sous la forme de propositions de randonnée et de découverte. Pourtant, les musées, les visites guidées et les mémoriaux pourraient aussi fonctionner comme un espace du aussi, où l’avenir peut être pensé, façonné et vécu.
Dans certains cas, on peut toutefois déjà découvrir par bribes un regard vers l’avenir. Un exemple serait le musée en plein air Ballenberg qui, en lien avec le passé, montre un peu d’avenir, p. ex. avec la biodiversité dans les jardins paysans. Certes, avec encore une marge de progression. On pourrait peut-être montrer ce qui, parmi les anciens artisanats et modes de construction, pourrait encore ou à nouveau devenir pertinent aujourd’hui et demain.
Quatre autres exemples de tels précurseurs :
- Le Musée d’histoire naturelle de Berne a essayé de montrer avec son exposition «Insektensterben? Alles wird gut» comment cela pourrait être dans 30 ans si nous prenons aujourd’hui les bonnes mesures pour protéger les insectes.
- Le projet «Systemic -Cycles» comme forme particulière de vélotourisme: parcourir des régions et visiter des projets et des sites de production engagés en faveur du développement durable, entrer en échange et s’inspirer pour des projets dans sa propre région (plus d’informations dans l’encadré).
- D’un autre ordre, mais également avec l’intention de promouvoir un tourisme durable et régional, il y a la Phänomena - un campus mobile de découverte qui rend (prochainement) perceptibles des phénomènes naturels et des liens complexes, selon la devise: vivre, s’émerveiller et comprendre.
- Le Futurium à Berlin est un lieu créé en 2019 qui invite des visiteuses et visiteurs de tous âges à se pencher de manière interdisciplinaire sur différents projets d’avenir. Il offre un espace pour des visions et des approches issues de la science afin de résoudre des défis centraux pour l’avenir.
- Le ‘Deutsches Museum Nürnberg – Das Zukunftsmuseum’ présente, à côté d’expositions historiques, des prototypes, des innovations et des technologies du futur, et expose ainsi des utopies et des dystopies. Les visiteuses et visiteurs peuvent vivre de manière interactive comment les développements futurs pourraient façonner notre vie – y compris les questions éthiques qui y sont liées.
Il existe depuis plus longtemps déjà des musées et expositions du futur au niveau de la «technologie durable», comme par exemple la Umweltarena à Spreitenbach ou le ‘Museum of the Future’ à Dubai. C’est tout à fait intéressant. Mais au fond, au-dessus de tout, demeure la question: comment voulons-nous, nous les êtres humains, vivre à l’avenir au-delà ou en deçà des visions numériques de la green tech?
Je pense qu’un modèle d’affaires orienté vers l’avenir pour les musées, les mémoriaux et le tourisme en général, avec des ponts d’apprentissage entre le passé et le futur et un pilier ancré dans le présent, devrait être possible.
Systemic-Cycles
Systemic Cycles
Dans les années nonante, un groupe a traversé la Suisse et les pays voisins proches à vélo avec Jugi-Tours. Le cofondateur Martin Schütz a alors été frappé, dans le nord du Piemonte, par le peu d’informations que l’on obtenait sur les gens, leur mode de vie et l’histoire ou les histoires de cette région traversée, avec ses nombreuses halles délabrées de l’industrie textile autrefois florissante. Rien sur ce qu’il y avait là autrefois, sur ce qu’il y a aujourd’hui et sur ce qui pourrait venir.
L’idée de ‘Systemic Cycles’ était née: au lieu d’un tourisme de consommation, il s’agit de mettre au premier plan un déplacement actif et curieux – le plus souvent à vélo, parfois à pied ou sur l’eau. L’objectif est d’en apprendre davantage sur la région, ses habitantes et habitants, les liens locaux, les cycles régionaux, l’utilisation du sol, l’économie et le changement. Par l’échange avec les habitant·e·s – planifié ou fortuit - il s’agit de susciter des pistes de réflexion et d’approfondir la compréhension de la région. Systemic Cycles crée ainsi une image plurielle d’une région, qui contient des composantes mentales, mesurables et ressenties, et élargit l’accès à la région parcourue.
Notre auteur invité
Kuno Roth n’écrit pas seulement des chroniques, mais aussi des poèmes : son septième recueil de poésie – «seelensee – poèmes sur les paysages intérieurs et extérieurs» – est paru en novembre chez PRO LYRICA : 100 poèmes subtils et encourageants sur des expériences variées de la nature. « Proche de la terre avec de la profondeur », dit la maison d’édition à ce sujet. « À la fois engrais et fine binette pour creuser dans le jardin de l’âme », estime une lectrice.
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Kuno Roth