Le problème de la fixation sur le problème

Chroniqueur Kuno Roth : «Partir de l’être et non de la conscience : passer d’une orientation vers le problème à une orientation vers la solution !» Les problèmes complexes ne se résolvent pas par le fait de les reconnaître et de les nommer.

L’être détermine la conscience - et surtout aussi le comportement. Ainsi, des Vert·e·s ayant grandi dans un milieu académique ne s’expriment pas de la même manière que des personnes marquées par un milieu paysan, même si politiquement elles défendent la même position. Celui ou celle qui, enfant, n’avait pas le droit d’avoir sa propre opinion aura aussi, à l’âge adulte, davantage de difficultés à exprimer son opinion. Chaque milieu marque, par ses évidences et ses normes, les façons de penser et d’agir de celles et ceux qui y ont grandi. Sauter par-dessus l’ombre de sa propre socialisation et changer son être est un processus de (dés)apprentissage dans lequel la conscience évolue avec lui. L’être est la porte de la conscience, et non l’inverse.
Si l’on veut influencer les façons de penser et d’agir, il faudrait donc partir de l’être des personnes auxquelles on s’adresse. Pourtant, les ONG comme les mouvements prennent généralement le problème à l’envers et échouent peut-être pour cette raison plus souvent qu’espéré dans leur intention de changer la société en mieux. Car en thématisant un problème, elles partent de la conscience, parce qu’elles pensent que le triple enchaînement suivant fonctionne : informer sur le problème abordé mènerait à une prise de conscience, et celle-ci à son tour à un changement de comportement. Et c’est ainsi qu’on essaie de sensibiliser par l’information.
Sur la déforestation des forêts tropicales, la pollution des mers, le changement climatique, la fracturation hydraulique, la production d’huile de palme, l’océan de plastique, la consommation de viande, les pesticides dans les sols, l’exploitation. Mais ce type de sensibilisation ne réchauffe pas ; il refroidit plutôt celles et ceux qui ne sont pas déjà convaincus : la répétition n’a dans ce cas aucun effet, voire un effet inverse sur l’être des personnes interpellées (plus à ce sujet : «Mein Tipp, kein Tipp»)
Attirer l’attention sur des problèmes brûlants et espérer ainsi leur atténuation, voire leur résolution, est bien sûr compréhensible. Car cela correspond à nos expériences quotidiennes : il y a un problème, on le nomme - le robinet goutte, le vélo a un pneu crevé, le téléphone portable n’a plus de batterie - et on y remédie d’un simple geste. Cette approche ‘analyze the problem and fix it‘ réussit pour les problèmes simples du quotidien ; en revanche, elle ne convient pas aux problèmes interpersonnels et sociétaux en raison de leur complexité. C’est pourquoi, dans les ONG, il faut selon moi un changement de mentalité vers l’orientation solutions.
De l’être à la conscience
Pour partir de l’être avec une orientation solutions, il faut en quelque sorte faire le poirier. Voici un exemple pour illustrer à quoi cela pourrait ressembler :
Une ONG a reçu d’un ministère vietnamien le mandat d’étudier et d’éliminer une maladie très répandue parmi les enfants dans une région du Vietnam. Les collaboratrices et collaborateurs de l’ONG ont appliqué une autre stratégie que l’habituelle «anlayse the problem and fix it», en se penchant d’abord sur la question de savoir ce que faisaient différemment les familles, peu nombreuses mais bien présentes, dont les enfants étaient en bonne santé, par rapport à celles dont les enfants étaient malades. Ils se sont concentrés sur le bon comportement apparemment déjà existant et ont découvert que les enfants en bonne santé mangeaient quatre fois par jour au lieu de seulement deux, certes la même quantité, mais en portions plus petites et plus digestes, et que celles-ci contenaient des crevettes riches en protéines et en vitamines ainsi que des feuilles de patate douce.
Pour transmettre le ‘comportement solution’, les membres de l’ONG ont invité les mères des enfants en bonne santé à montrer aux mères des enfants malades ce qu’elles cuisinaient et comment elles le cuisinaient. Selon le principe du peer learning, autrement dit «ce que font mes semblables m’est aussi possible», les mères des enfants malades ont, dans leur grande majorité, adopté le changement de comportement nécessaire. Six mois plus tard, 65% des enfants auparavant malades du village étaient de nouveau en bonne santé et le problème était largement résolu (tiré de : «Switch», Chip and Dan Heath, 2011 - pour en savoir plus, voir ici).
Un tel déplacement du focus est aussi bien connu en psychologie, qui a longtemps été principalement orientée vers les déficits. Cela signifie qu’on essayait après l’entrée en matière atténuer les symptômes des blessures de l’âme. Sans succès durable; sauf que le chiffre d’affaires des psychotropes a augmenté. Avec cette approche réparatrice, des armées de psychiatres se sont aussi occupées du problème des séquelles post-traumatiques des vétérans de guerre américains, sans pouvoir vraiment aider les personnes traumatisées du Vietnam, d’Afghanistan et d’Irak. C’est dans les années 2000 que Martin Seligman s’est dit : si 15% des vétérans présentent des symptômes post-traumatiques, cela signifie que 85% n’en ont pas. Il s’est demandé ce qu’on pouvait apprendre de ces 85% pour la prévention des traumatismes et a fondé, à partir de ce changement de perspective, la « psychologie positive » (tiré de : ‘Tomorrowmind’, Kellermann und Seligman, 2023, p. 47 ss).
Remarque : alors que la psychologie positive se concentre sur les émotions positives et la résilience et se comprend comme une science, la psychologie humaniste s’intéresse à la quête de croissance personnelle. Les deux approches poursuivent l’objectif d’améliorer le bien-être et la qualité de vie. C’est ainsi qu’Abraham Maslow, l’un de ses fondateurs, a lui aussi inversé la question « Qu’est-ce qui rend l’être humain malade » et a plutôt demandé : Qu’est-ce qui le rend sain ?
Chaque solution a besoin d’un problème
L’orientation vers les solutions ne signifie pas ignorer le problème, mais déplacer le focus sur la solution. Et plus encore, il s’agit de l’attitude fondamentale de la prévention. Comme pour la santé : mieux vaut prévenir que guérir. Renforcer ce qui est sain afin que ce qui est malade devienne moins probable, sans pouvoir exclure la maladie. De même qu’un médicament peut avoir de forts effets secondaires, la conséquence d’un problème résolu est souvent que d’autres problèmes surgissent, dont il faut à nouveau s’occuper. Une roue de hamster sociale. « S’éloigner de la résolution infinie des problèmes et aller vers la création de contextes sains », c’est aussi ce que prône la «Zero-Problem Philanthropy».
Chip et Dan Heath appellent cette approche « Look for the bright spots and clone them ». Elle ressemble à la thérapie systémique, dans laquelle les ressources existantes, donc les comportements sains déjà montrés par moments, sont renforcés afin qu’ils apparaissent plus souvent et repoussent pour ainsi dire le problème. Ce qui fonctionne individuellement en thérapie comme en coaching pourrait être pensé collectivement : créer, renforcer et diffuser de bonnes pratiques - les fameux bright spots - afin qu’elles prennent le dessus (plus à ce sujet : «du du au au»). Ces points lumineux existent déjà. Villes sans trafic, quartiers à 2000 watts, agriculture biologique, villages de paix. Par milliers. Partout. Il suffirait que ces petits feux se transforment en incendie généralisé.
Comment attiser l’incendie généralisé ?
Si cela ne veut pas encore tout à fait réussir politiquement ?
- Fondamentalement : partir de l’être signifie avant tout offrir aux personnes en croissance un environnement qui leur fasse vivre la durabilité comme quelque chose d’évident, donc des quartiers avec plus de places de jeu que de places de parc, avec des chauffages sans pétrole et bien sûr des écoles qui sont des lieux d’avenir [1].
- Ensuite : intervenir dans les quartiers et les villes, comme le fait par exemple le mouvement des Transition Towns, qui, avec plus de 1000 Transition Groups sur trois continents, provoque déjà un peu un incendie généralisé. Avec ce qu’on appelle le Concept de cadran solaire ce mouvement part de l’être et crée de bonnes pratiques par l’imagination. Le concept repose sur quatre piliers : des ‘lieux’ (1) de rencontre, des ‘pratiques’ (2) qui relient (et transforment son être antérieur), des ‘espaces’ (3) pour l’imagination ainsi que des ‘pactes’ (4) pour la collaboration - au cours de laquelle les acteurs font l’expérience de leur propre efficacité, ce qui les stimule. Par imagination, on entend ici la capacité de penser en « comme si » : pouvoir donc voir les choses comme si elles étaient autrement et pouvaient ainsi advenir. Une capacité centrale pour traverser les crises à peu près sans trop de dommages.
- D’autres approches seraient par exemple normes sociales essayer de changer, avec des acteurs pertinents grâce à petites interventions sages pousser ou promouvoir l’innovation sociale avec l’échange d’expériences (voir l’exemple du Région de montagne).
Si l’on veut parvenir à l’‘incendie généralisé’ exigé par le GIEC IPCC [2], à savoir à « des changements vastes et sans précédent dans tous les aspects de la société », il faut promouvoir l’imagination et les bonnes pratiques dans tous les milieux, et pour cela partir de l’être et non vouloir inoculer une prise de conscience. La conscience se développe avec l’être qui se transforme.
Sources :
[1] de bons exemples en sont les «Happy Schools» (durabilité holistique inspirée du Bhoutan) et la «Schools for Earth». Plus d’informations dans l’article «Climat de l’espoir», revue ‘formation continue’, 3/2023
[2] Voir le Rapport de synthèse du GIEC de juillet 2023
Notre auteur
a travaillé en dernier lieu comme responsable du programme mondial de mentorat et de coaching chez Greenpeace International. Auparavant, il a été pendant 25 ans responsable de la formation chez Greenpeace Schweiz. Récemment retraité, il continue d’exercer comme conseiller et assume en outre la co-présidence de Solafrica.
Né en 57, Dr rer. nat., ancien chimiste, désormais écologue humain, spécialiste de l’apprentissage ainsi qu’écrivain. À côté de Chroniques il écrit surtout des poèmes et des aphorismes. Ses dernières publications sont « Im Rosten viel Neues » (poèmes, 2016), « Aussicht von der Einsicht » (aphorismes, 2018) ainsi que ‹KL!MA VISTA – La limite des chutes de neige monte› (2e éd. 2022, chez Pro Lyrica).
Kuno Roth