L’IA comme précurseur d’un revenu de base ?
Lorsque des figures de proue du secteur de l’IA, des avocats fiscalistes et des CEO d’entreprises à fort chiffre d’affaires discutent d’un revenu de base et le présentent comme une voie praticable, cela fait tendre l’oreille. Un revenu de base ?
Photo by Homa Appliances on Unsplash
Autrice : Meret Schneider
Politicienne, autrice, conférencière et ancienne co-directrice d’une organisation à but non lucratif. Vers l’autrice →
Lorsque des figures de proue du secteur de l’IA, des avocats fiscalistes et des CEO d’entreprises à fort chiffre d’affaires discutent d’un revenu de base et le présentent comme une voie praticable, cela fait tendre l’oreille. Un revenu de base ? N’était-ce pas l’idée de quelques bonnes âmes marquées par Montessori, sans éthique du travail ni culture de la performance ? Eh bien, les temps changent.
Il ne se passe guère une semaine sans annonces d’entreprises qui suppriment des emplois à grande échelle et licencient des personnes. Certains, comme la pharmacie en ligne Doc Morris à Frauenfeld, le justifient très ouvertement par les gains d’efficacité dus à l’intelligence artificielle ; d’autres sont moins transparents sur l’utilisation de systèmes d’IA et parlent de réductions de coûts et de gains de productivité, mais là aussi, l’IA devrait avoir une influence déterminante.
Ces évolutions préoccupent de plus en plus aussi des figures de proue de l’industrie de l’IA comme Dario Amodei, chef de Anthropic, ou Xavier Oberson, professeur de droit fiscal et avocat, qui aide notamment des entreprises à optimiser leurs impôts. Ils analysent les effets de l’IA sur le marché du travail ainsi que les réactions et stratégies possibles de la politique afin d’exploiter autant que possible les potentiels et non pas seulement de minimiser les risques.
Ils en arrivent ainsi \- comme si souvent lorsque des personnes extérieures à la politique formulent des propositions de solution à l’intention du monde politique \- à des approches aussi peu conventionnelles qu’innovantes. Les gouvernements sont depuis longtemps confrontés au problème de savoir comment favoriser la croissance économique tout en fournissant d’importants services publics et en garantissant la prise en charge des plus démunis, écrit Dario Amodei dans son essai «Policy on the AI Exponential»[^1].
Croissance sans travail ?
Si l’on part de la théorie économique classique selon laquelle la croissance économique naît de l’interaction entre le capital, le travail et les gains de productivité, alors l’ère de l’IA nous plonge dans un déséquilibre inquiétant. Si l’IA peut accomplir la plupart des tâches cognitives nettement mieux que les humains, on peut supposer que cela pourrait conduire, par l’accélération de la science, de la technologie et de l’efficacité opérationnelle, à une croissance économique extrêmement rapide et solide, dans laquelle la valeur du travail humain diminue.
La capacité itérative de l’IA à [développer une IA toujours meilleure^2] , pourrait accélérer encore davantage cette croissance. La question centrale de politique économique ne sera donc plus à l’avenir de savoir comment générer de la croissance, mais comment faire en sorte que le plus grand nombre possible de personnes puissent en bénéficier.
La proposition : une taxe sur l’IA
Et c’est là qu’intervient Xavier Oberson, avocat fiscaliste et professeur de droit fiscal, qui envisage la question sous un angle un peu plus pessimiste. Dans son livre «Taxing Artificial Intelligence», il dresse un scénario assez sombre: si l’intelligence artificielle rendait obsolètes autant d’emplois qu’on le craint, cela aurait des conséquences catastrophiques sur les plans économique et social. Sans ces recettes, les assurances sociales s’effondreraient. Et sans revenus, les gens n’achèteraient plus rien, les recettes de la TVA s’effondreraient.
En même temps, l’État devrait soutenir de nombreux chômeurs, explique Oberson dans une contribution de SRF. Sa conclusion: il nous faut trouver d’autres recettes fiscales. Celles-ci, il les voit dans l’imposition de l’intelligence artificielle. Ainsi, si une entreprise licencie ses employés et les remplace par de l’IA, elle économise des salaires. Et ces salaires économisés pourraient être imposés. On pourrait aussi, à titre alternatif, imposer la technologie elle-même.
La deuxième raison en faveur d’une taxation de l’intelligence artificielle serait que la nouvelle technologie accroît le fossé entre les riches et les pauvres. Seules les personnes pouvant investir du capital profitent de la hausse des bénéfices des entreprises grâce à l’intelligence artificielle. En revanche, quiconque dépend d’un revenu du travail risque de perdre son emploi. Et c’est aussi là que l’on retrouve le fiscaliste Oberson et le patron d’Anthropic Amodei, car lui aussi met en avant le potentiel disruptif et clivant de l’IA.
Et lui aussi plaide pour un impôt sur l’IA, qui vise à imposer directement la performance active des modèles d’IA. Les recettes pourraient être reversées à la population comme une sorte de dividende social – un revenu de base inconditionnel pour toutes et tous. Car ce n’est qu’en faisant participer de larges couches de la population aux gains de prospérité de l’intelligence artificielle que l’on pourra éviter que le progrès technique ne conduise à une fracture économique toujours plus grande, estime Amodei.
Quand l’industrie elle-même revendique le revenu de base
Est-ce que je lis bien ? Deux personnalités de haut rang issues de l’industrie et de l’économie plaident de manière très froide et calculée en faveur d’un revenu de base inconditionnel, sans s’exposer au soupçon de bien-pensance. En tant que bien-pensant assumé, cela me rend vraiment heureux, car je suis convaincu que c’est exactement ce qu’il faut maintenant : des personnes issues de l’économie et de la science qui réinjectent le revenu de base ou des modèles similaires dans la politique \- pour des raisons tout autres, depuis un tout autre milieu. Qui sait, cela lui donnera peut-être ainsi une deuxième chance.
[^1]: https://darioamodei.com/post/policy-on-the-ai-exponential
[^2]: https://www.anthropic.com/institute/recursive-self-improvement