L'IA, catalyseur d'un revenu de base ?
Lorsque des leaders du secteur de l'IA, des avocats fiscalistes et des CEO de grandes entreprises débattent d'un revenu de base et le présentent comme une option viable, cela interpelle. Un revenu de base ? N'était-ce pas l'idée de quelques idéalistes imprégnés de la méthode Montessori, sans éthique du travail et…
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Auteure : Meret Schneider
Femme politique, auteure, conférencière et ancienne co-directrice d'une organisation à but non lucratif. À propos de l'auteure →
Lorsque des figures de proue du secteur de l'IA, des avocats fiscalistes et des CEO d'entreprises générant d'importants chiffres d'affaires débattent d'un revenu de base et le présentent comme une voie viable, cela fait tendre l'oreille. Un revenu de base ? N'était-ce pas l'idée de quelques idéalistes naïfs façonnés par la pédagogie Montessori, dénués de la valeur du travail et du sens de la performance ? Eh bien, les temps changent.
Il ne se passe guère une semaine sans qu'on apprenne que des entreprises suppriment massivement des emplois et licencient du personnel. Certaines, comme la pharmacie en ligne DocMorris à Frauenfeld, le justifient très ouvertement par le gain d'efficacité apporté par l'intelligence artificielle ; d'autres se montrent moins transparentes quant à l'utilisation de systèmes d'IA et évoquent des réductions de coûts et des gains de productivité, même si l'IA y joue vraisemblablement aussi un rôle déterminant. Ces évolutions préoccupent de plus en plus des figures de proue de l'industrie de l'IA comme Dario Amodei, patron d'Anthropic, ou Xavier Oberson, professeur de droit fiscal et avocat, qui aide notamment les entreprises à optimiser leurs impôts. Ils analysent les effets de l'IA sur le marché du travail ainsi que les réactions et stratégies politiques possibles pour tirer parti du potentiel tout en ne se contentant pas de minimiser les risques. Ce faisant, ils parviennent \- comme c'est souvent le cas lorsque des personnes extérieures à la politique formulent des propositions à l'intention des décideurs politiques \- à des approches tout aussi peu conventionnelles qu'innovantes. Les gouvernements sont confrontés depuis longtemps au problème de promouvoir la croissance économique tout en fournissant des services publics essentiels et en assurant le soutien aux plus démunis, écrit Dario Amodei dans son essai « Policy on the AI Exponential »[^1]. Si l'on part du principe de l'économie politique classique selon lequel la croissance résulte de l'interaction entre le capital, le travail et les progrès de productivité, l'ère de l'IA nous plonge dans un déséquilibre inquiétant. Si l'IA parvient à accomplir la plupart des tâches cognitives nettement mieux que les humains, il y a fort à penser que cela pourrait conduire, en accélérant la science, la technologie et l'efficacité opérationnelle, à une croissance économique extrêmement rapide et robuste, dans laquelle la valeur du travail humain diminue. La capacité itérative de l'IA à [développer des IA toujours plus performantes^2] , pourrait accélérer encore davantage cette croissance. La question centrale de politique économique ne sera donc plus, à l'avenir, de savoir comment générer de la croissance, mais comment garantir que le plus grand nombre possible de personnes puisse y participer.
Et c'est là qu'intervient Xavier Oberson, avocat fiscaliste et professeur de droit fiscal, qui aborde la thématique sous une perspective un peu plus pessimiste. Dans son livre « Taxing Artificial Intelligence », il brosse un scénario assez sombre : si l'intelligence artificielle rend autant d'emplois obsolètes que redouté, cela aurait des conséquences catastrophiques sur le plan économique et sociopolitique. Sans les recettes, les assurances sociales s'effondreraient. Et sans revenu, les gens n'achèteraient plus rien, ce qui ferait s'effondrer les recettes de la TVA. Dans le même temps, l'État devrait soutenir de nombreux chômeurs, explique Oberson dans un sujet de la SRF. Sa conclusion : il faut trouver d'autres recettes fiscales. Il les voit dans la taxation de l'intelligence artificielle. Ainsi, lorsqu'une entreprise licencie ses employés pour les remplacer par une IA, elle économise des salaires. Et ces salaires économisés pourraient être imposés. Alternativement, on pourrait taxer la technologie elle-même. La deuxième raison en faveur d'une taxation de l'intelligence artificielle est que cette nouvelle technologie creuse le fossé entre riches et pauvres. Seuls ceux qui peuvent investir du capital profitent de la hausse des profits des entreprises grâce à l'intelligence artificielle. En revanche, ceux qui dépendent d'un revenu du travail risquent de perdre leur emploi. C'est ici que se rejoignent le fiscaliste Oberson et le patron d'Anthropic Amodei, car ce dernier met lui aussi en avant le potentiel disruptif et clivant de l'IA. Et lui aussi plaide pour une taxe sur l'IA visant à imposer directement la prestation active des modèles d'IA. Les recettes pourraient faire retour à la population sous la forme d'une sorte de dividende sociétal – un revenu de base inconditionnel pour tous. Car c'est seulement si de larges couches de la population participent aux gains de prospérité générés par l'intelligence artificielle qu'on pourra éviter que le progrès technique ne conduise à une fracture économique toujours plus profonde, estime Amodei.
Est-ce bien ce que je lis ? Deux personnalités de haut niveau issues de l'industrie et du monde économique argumentent avec la plus grande froideur et de façon très calculée en faveur d'un revenu de base inconditionnel, sans même être soupçonnées d'« idéalisme naïf ». En tant qu'« idéaliste naïve » assumée, cela me rend vraiment heureuse, car je suis convaincue que c'est exactement ce dont nous avons besoin aujourd'hui : des personnes issues de l'économie et de la science qui réintroduisent le revenu de base ou des modèles similaires dans le débat politique \- pour des raisons totalement différentes, depuis un tout autre angle. Qui sait, cela lui donnera peut-être une seconde chance.
[^1] : https://darioamodei.com/post/policy-on-the-ai-exponential
[^2] : https://www.anthropic.com/institute/recursive-self-improvement