Dans quelle mesure l’initiative sur la neutralité nous rend-elle neutres ?
« Pas de guerre » est inscrit sur les affiches qui recouvrent actuellement la Suisse comme un glaçage mal étalé. À côté, la colombe de la paix, parfois encore la Suisse ou Helvetia, debout devant un panorama alpin généré par IA. Pas de guerre, OUI à la neutralité suisse, qui n’en voudrait pas. Mais qu’est-ce que l’initiative change réellement au statu quo ? Un regard sur les détails soulève des questions et révèle ce qui n’est pas écrit sur les affiches : il ne s’agit pas de neutralité, mais, comme souvent, d’argent.
La neutralité figure depuis longtemps dans la Constitution
En réalité, la neutralité est déjà inscrite aujourd’hui dans la Constitution fédérale, et cela depuis des siècles. Elle est reconnue et respectée au niveau international comme permanente et armée. Aujourd’hui déjà, la Suisse ne participe pas aux conflits militaires d’autres États et n’appartient à aucune alliance militaire ou de défense. L’initiative ne changerait donc rien à ces faits, tout cela est déjà inscrit noir sur blanc.
Ce qui changerait : plus de sanctions
Le changement déterminant qui entrerait en vigueur avec l’initiative serait la non-participation de la Suisse aux sanctions de l’UE contre les États en guerre. Même en cas de violations extrêmement graves du droit international, la Suisse ne pourrait plus reprendre de sanctions, ce qui la placerait automatiquement du côté des agresseurs - la neutralité, ce n’est pas cela. Il n’est guère surprenant qu’avec cette initiative sortie de la plume de l’ancien conseiller fédéral Blocher, on tente une fois de plus de scier les fondements de la Suisse en droit international.
Les deux millions de Blocher
Ce qui est surprenant, en revanche, c’est l’importance que l’initiative semble avoir pour Christoph Blocher, puisqu’il n’a guère investi pour rien 2 millions dans cette campagne d’un montant total de 3.8 millions. Christoph Blocher est-il simplement un ami de Putin ? La Russie lui tient-elle tant à cœur ? Peut-être.
Dans une interview avec 20 Minuten, la question suivante lui a d’ailleurs été posée : En cas d’acceptation de l’initiative, la Suisse devrait abandonner les sanctions actuelles contre la Russie. Nous deviendrions une plaque tournante du pétrole russe. Pouvez-vous concilier cela avec votre conscience ? Sa réponse fut aussi honnête que révélatrice : Cela ne me dérangerait pas. (...)
La Suisse comme plaque tournante du pétrole russe ne dérangerait donc pas M. Blocher, tant que le rouble, au sens figuré, continue de rouler. La Suisse se placerait ainsi clairement du côté de l’agresseur en aidant à contourner les sanctions et en permettant à la Russie de faire des affaires et de renflouer les caisses de guerre. La neutralité, ce n’est pas cela. Mais s’agit-il vraiment de la Russie ? Ou quels autres intérêts pourraient encore se cacher derrière un rejet aussi brutal du droit international ?
EMS-Chemie à Jelabuga
Pour le comprendre, il vaut la peine de se pencher sur EMS-Chemie, que Christoph Blocher a certes transmise à sa fille, mais qui peut néanmoins être considérée comme l’œuvre de sa vie. Depuis près de 25 ans, EMS-Chemie est active sur deux sites en Russie, à savoir à Nijni Novgorod, dans l’ouest de la Russie, et à Ielabouga, au Tatarstan. Ielabouga est particulièrement sensible en tant que site de production important pour les drones et paradis fiscal pour les groupes occidentaux.
Parmi les sanctions de l’UE reprises par la Suisse figurait aussi l’exigence selon laquelle les entreprises européennes devaient se retirer de Ielabouga - une exigence que diverses entreprises, dont EMS-Chemie, n’ont pas suivie. Comme son site se trouve juste en dehors de la zone, l’entreprise ne se rend techniquement pas coupable de contournement, comme l’écrit la WOZ dans un article.
Selon des données des autorités fiscales russes dont la WOZ dispose, Ems a versé en 2025 en Russie environ 1,6 million de francs d’impôts, alimentant ainsi l’industrie de guerre de Putin. Ce qui semble être beaucoup d’argent n’a toutefois probablement guère de pertinence pour EMS-Chemie : le chiffre d’affaires réalisé en Russie représente à peine plus d’un pour cent du chiffre d’affaires total du groupe et peut difficilement être à l’origine de l’initiative sur la neutralité.
La Chine est le levier le plus important
Un autre pays, de plus en plus critiqué et qui pourrait à l’avenir être visé par des sanctions, est bien plus important pour les affaires de EMS-Chemie : la Chine. EMS-Chemie y est en effet nettement plus présente qu’en Russie, et des sanctions contre la Chine, qui constitueraient un scénario réaliste surtout en cas de nouvelle escalade autour de Taïwan, pourraient avoir pour EMS des conséquences très concrètes.
C’est ce que confirme Christian von Soest, expert en sanctions internationales au Giga-Institut de Hambourg, dans un article de la WOZ. Si l’UE limitait, comme avec la Russie, le transfert de technologie et de savoir-faire avec ce pays, cela pourrait compliquer le travail des entreprises suisses en Chine – à condition que la Suisse reprenne les sanctions.
Il est fort possible que Christoph Blocher, avec l’initiative sur la neutralité, ne vise donc pas en premier lieu la Russie, mais veuille plutôt anticiper une évolution possible en Chine qui pourrait nuire aux affaires. Peut-être veut-il aussi simplement ne prendre aucun risque que, à l’avenir, des affaires avec des États violant les droits humains et le droit international deviennent impossibles, indépendamment de pays et de scénarios concrets. Mais le fait est le suivant : cette initiative porte sur bien des choses, sauf sur la neutralité. Celle-ci est déjà solidement ancrée et ne nécessite ni révision ni nouvelle interprétation.