Comment égratigner la courbe de transformation ?

Les changements suscitent souvent des peurs, et cela entraîne des résistances. Les populistes en tirent profit. Une étude a examiné comment de telles résistances se manifestent spécifiquement contre la transformation climatique. Kuno Roth met cela en perspective.

Qu’il s’agisse de développement organisationnel ou de transformation sociale, les changements suscitent souvent des peurs, et par conséquent des résistances. Les populistes en tirent profit – c’est ainsi que l’analyse le sociologue Armin Nassehi dans son livre «Kritik der grossen Geste». Une étude menée dans 19 pays a examiné comment de telles résistances se manifestent spécifiquement contre la ‘transformation climatique’.
Qu’ont en commun l’élection de Trump et le développement organisationnel? La peur du changement et la résistance à celui-ci. Une explication au fait qu’un accident humain aussi colossal – pardon l’expression - ait été élu est certainement que Trump a réussi à rallier à lui des personnes déstabilisées en leur promettant qu’avec lui, on reviendrait à ce qui avait fait ses preuves, et qu’il a ainsi pu répondre à ces peurs et fédérer les résistances. Le populisme se moque du fait qu’un retour en arrière n’est pas du tout possible. Il répond à un besoin d’identité (‘make America great again’) et laisse de côté les questions de fond - car les problèmes se résoudront d’eux-mêmes dès que nous serons revenus aux temps glorieux.
Quiconque fait du développement organisationnel sait que les restructurations et autres changements suscitent toujours des peurs et des résistances, ouvertes ou cachées. Pas chez tout le monde, mais beaucoup réagissent avec incompréhension face aux mesures, méfiance envers l’initiateur ou peur de perdre des avantages. Quiconque veut développer une organisation a en règle générale intérêt à procéder avec prudence, donc à élaborer ensemble le nouveau et à l’introduire progressivement. Comme lorsqu’on va nager, on se mouille lentement et on s’habitue peu à peu à la froideur de l’eau, en constatant que ce n’est pas si terrible.
L’urgence ne signifie pas la possibilité
Et de manière similaire au développement organisationnel, il en va de même pour les évolutions sociales. Elles aussi suscitent des peurs. Le besoin humain fondamental de sécurité conduit, justement en des temps agités, volatils et incertains, à une résistance réflexe accrue face au changement. Quiconque veut le changement doit s’y attendre: c’est là une raison de poids pour laquelle la transformation ne se fait ni par révolution, ni par décret, ni par appel.
Dans son livre digne d’être lu «Kritik der grossen Geste», Armin Nassehi souligne que la transformation sociale ne se produit pas à coups de grands mots (ou justement de grands gestes): on peut certes «imaginer des objectifs parfaits, postuler une grande urgence, fonder des exigences morales et concevoir de bonnes solutions», mais cela ne vaut «rien si l’on ne prend pas en compte que l’objet [la société] dont il est question réagit lui-même et de manière propre à toute tentative d’intervention» [1].
Ce serait un raccourci que de déduire de l’urgence la possibilité d’obtenir l’adhésion. Car toute transformation a lieu dans un monde qui est déjà là et qui y réagit avec ses propres moyens, notamment par des menaces populistes contre la démocratie.
Vu sous cet angle, Trump n’est qu’un symptôme, une expression effrayante de telles peurs et résistances face aux changements. Quand on se représente tout ce qu’il incarne sans détour - raciste, sexiste, vindicatif, achetable, égocentrique, etc. - il est le pur contre-modèle de tout ce qui est progressiste.
Comme il a toutefois été élu activement et réellement, il est selon moi trop facile de dire que le Parti démocrate a choisi une mauvaise stratégie électorale et que Biden a retiré sa candidature trop tard. C’est un revers complet, incroyablement amer, et cela doit faire réfléchir toutes les personnes engagées au sens d’Armin Nassehi : quelque chose a dû fondamentalement mal se passer pour qu’il n’ait pas été possible d’agir plus largement avec des préoccupations transformatrices et pour que les peurs face au changement aient pu être captées par un populiste condamné pour des faits criminels.
L’étude montre : transformation oui, effets d’accompagnement non
Et ce que Nassehi décrit de manière générale comme un défi, à savoir que «face aux changements nécessaires, gérer l’(...) immobilité des routines sociales dans tous les milieux consiste à intégrer des expériences de continuité dans le changement», une récente étude sur le climat de la Friedrich-Ebert Stiftung le montre concrètement. Elle porte d’ailleurs le sous-titre «Comment surmonter les barrières sociales lors de la transformation socio-écologique et embarquer les milieux sceptiques». Afin de découvrir quelles perceptions, quels intérêts et quelles craintes les gens associent à la transformation socio-écologique ou à la “transformation climatique”, sur quels points il existe un large soutien et quels obstacles subsistent, la fondation a fait réaliser une enquête représentative dans 19 pays européens et nord-américains [2].
La quintessence de l’étude, autrement dit ce que «les populations occidentales» pensent vraiment de la transformation, est la suivante : «La grande majorité des populations n’est pas critique voire opposée à la transformation climatique ou au changement structurel nécessaire en tant que tel, mais bien à ses potentielles conséquences négatives».
Plus précisément : la majeure partie des populations est consciente des dangers du changement climatique - ainsi, 84% des personnes interrogées approuvent l’affirmation suivante : «Oui, dans mon pays, un changement fondamental de nos modes de vie et de notre économie est nécessaire.» D’un autre côté, 70% des personnes interrogées craignent qu’«un changement fondamental de nos modes de vie et de notre économie entraîne pour moi des coûts élevés.» Et plus de 60% % estiment qu’il y a «dans notre pays des problèmes plus importants que le changement climatique» et pensent que les «mesures de protection du climat et de l’environnement sont socialement injustes, car elles pèsent surtout sur les personnes à bas revenu».
Même les grandes solutions ont besoin de petits pas
La Ebert-Stiftung tire de ces constats des recommandations pour les récits, la communication et les mesures politiques dans cinq domaines, résumés comme suit :
- Les transformations doivent être aménagées de manière sociale : les personnes (très) riches doivent être imposées. En revanche, les personnes à bas revenu doivent être soutenues financièrement si elles sont touchées de manière disproportionnée par les mesures.
- Promouvoir le bien commun et la qualité de vie personnelle, en faisant vivre la renonciation à la consommation comme un gain de qualité de vie.
- Les citoyen·ne·s doivent être activement impliqué·e·s et associés, afin qu’il n’apparaisse pas non plus qu’une élite décide : des solutions locales initiées par des conseils citoyens et communiquées avec soin éveillent des émotions positives et peuvent modifier les normes sociales.
- Cela signifie aussi ne pas fonder la communication sur la peur et ne pas présenter le changement comme radical. Donc avancer par étapes gérables, qui rendent perceptible le gain de qualité de vie : les grandes solutions aussi ont besoin de petits pas, comme le formule Armin Nassehi.
- Changer les normes sociales à travers une pratique réussie, par exemple en façonnant le changement structurel par une politique industrielle et du marché du travail active, afin d’atténuer les peurs liées à ses effets d’accompagnement perçus comme négatifs (et ne pas laisser cela aux Trumps). De même, proposer une sécurité financière, des financements de démarrage ainsi que des reconversions, afin d’amortir le changement.
Nota bene : changer les normes sociales n’est en réalité possible qu’avec une large participation de la population, des entreprises, des salarié·e·s, des mouvements et des syndicats (plus à ce sujet dans la chronique «Quand la protection de l’environnement devient attrayante»).
Dans tout cela, le ton doit être bien choisi : reconnaissant, engageant, concret et non moralisateur ou donneur de leçons. Ou, dit de manière métaphorique : pour beaucoup, les appels pressants, les actes de substitution radicaux ou les introductions disruptives reviennent à ce qu’un automobiliste accélère avant le virage – et soit alors emporté hors de celui-ci. Le virage de la transformation doit être abordé avec prudence, sinon la résistance de celles et ceux qui voudraient freiner fortement suit immédiatement, lorsqu’ils perçoivent le virage comme peu lisible. On peut accélérer à la sortie du virage - après avoir pu faire lentement l’expérience de la nouveauté dans le virage. Autrement dit : des attitudes modifiées ne sont pas d’abord la condition de la transformation, mais plutôt sa conséquence.
Car n’oublie pas ceci : qui n’a pas peur de la transformation n’est pas forcément une meilleure personne, mais c’est sûrement une personne privilégiée : en raison de l’existence de ressources génétiques, sociales, mentales, éducatives ou économiques, dont tout le monde ne dispose pas dans la même mesure.
Mais pour s’adresser aux gens, il ne faut pas seulement un bon ton, il faut justement aussi penser la transformation sociale en petits pas, puisqu’elle se déroule dans le champ de tension entre ‘démocratique participatif versus autoritaire’ et qu’elle bascule précisément si le rythme est trop élevé. Pour cela, il faut une sorte de politique capable d’aborder les peurs autrement que de manière manipulatrice, fondée sur l’écoute et la co-construction. En outre, des politicien·ne·s qui admettent les incertitudes ainsi que des citoyen·ne·s qui participent à des processus d’apprentissage et apprennent à supporter les contradictions. Encore une fois Nassehi : «Si la (...) proposition sociologique est juste, à savoir que la pratique sociale consiste avant tout en répétition et en mise à l’épreuve, alors il faut lui offrir, à elle, la pratique sociale, quelque chose qu’elle puisse répéter.»
[1] Armin Nassehi, «Critique du grand geste – penser autrement la transformation sociale», C.H. Beck, 2024
[2] Cette étude repose sur les milieux dits Sinus, à l’aide desquels les différences de revenu, de formation et de profession sont différenciées avec les valeurs, les attitudes du quotidien, les styles de vie et les objectifs de vie des personnes dans ces pays. De telles études permettent d’examiner de manière différenciée les conflits de répartition et de valeurs, et donc les défis sociaux. Plus à ce sujet ici ou directement dans l’étude :
Claudia Detsch, «Les questions décisives du climat - Comment surmonter les barrières sociales lors de la transformation socio-écologique et embarquer les milieux sceptiques – comparaison internationale», Friedrich-Ebert-Stiftung, 2024 (Lien vers le PDF)
Notre auteur invité
Kuno Roth n’écrit pas seulement des chroniques, mais aussi des poèmes : son septième recueil de poésie – «seelensee – poèmes sur les paysages intérieurs et extérieurs» – paraît en novembre chez PRO LYRICA : 100 poèmes subtils et réconfortants sur des expériences variées de la nature. «Proche de la terre avec de la profondeur», dit la maison d’édition à ce sujet. «À la fois engrais et fine binette pour creuser dans le jardin de l’âme», y trouve une lectrice.
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Kuno Roth