Burn-out dans la chaleur du combat climatique

Les personnes qui s’engagent bénévolement vivent mieux, sont en meilleure santé et plus résilientes, comme le montrent de nombreuses études [1]. Lorsqu’il s’agit d’un engagement d’aide, les psychologues parlent de « helper’s high », comme l’écrit la revue spécialisée Psychologie Heute (1).
À vrai dire, nous sommes des Human Beings, pas des Human Doings
Les personnes qui s’engagent bénévolement vivent mieux, sont en meilleure santé et plus résilientes, comme le montrent de nombreuses études [1]. Lorsqu’il s’agit d’un engagement d’aide, les psychologues parlent de « helper’s high », comme l’écrit la revue spécialisée Psychologie Aujourd’hui (1). Et plus loin : « Même si les bénévoles sont souvent menacés de burnout, il existe néanmoins de nombreuses preuves scientifiques que le fait d’aider est une ressource qui renforce la résilience ».
Menacé·e de burnout ? Oui, malheureusement : il existe aussi l’inverse : celles et ceux qui s’engagent (trop) risquent un burn-out. Les burnouts parmi les activistes et les personnes engagées sont en augmentation. Ainsi, Amnesty International a récemment publié un manuel intitulé « Staying resilient while saving the World » (2) pour les activistes, et la plateforme « Activist-Trauma » met en garde dans son tract « Sustainable Activism & Avoiding Burn-Out » contre le surengagement (« Activisme durable & éviter le burnout », (3)).
Une comparaison boiteuse, mais utile
L’activisme et l’engagement demandent beaucoup d’énergie, comme un grand effort sportif. Alors que la sportive de haut niveau fait de son corps un moyen pour atteindre le but de gagner des championnats, l’activiste met sa force et son temps au service de l’objectif de sauver le monde. Il fait de lui-même un instrument au service de la cause supérieure de la protection du climat. Alors que le sport est une tentative volontaire de dépasser ses limites personnelles, l’activisme est une tentative volontaire de surmonter des obstacles sociaux.
C’est la ressemblance. La grande différence est la suivante : la sportive a une petite chance, mais réelle, d’atteindre l’objectif par ses propres moyens ou au moins de s’en approcher. En revanche, un activiste du climat n’a pas une telle chance. À lui seul, certainement pas. Les objectifs climatiques ne peuvent être atteints qu’en tant que mouvement, dans les communes et avec la politique.
Si l’activiste s’investit sans relâche comme si sa propre contribution ici et maintenant était décisive, et ne voit pourtant aucun succès, un burnout le menace. Ou alors il recourt, comme certains sportifs, au dopage ou à des médicaments.
Même un travail qui a du sens peut rendre malade
Ce n’est pas seulement le travail vidé de sens qui rend malade, mais, dans certaines circonstances, aussi le travail porteur de sens, comme l’a montré pour la première fois une étude de 2016 (4). C’est surtout le cas lorsque l’écart entre ce que l’on veut ou devrait pouvoir faire et ce que l’on peut (atteindre) est grand, il y a un grand risque de burn-out. Il n’est donc guère surprenant qu’il y ait matière à inquiétude dans l’environnement de l’engagement Climate Justice de Amnesty et chez Greenpeace (5).
Heureusement, il existe aussi des contre-mesures : avec des cours et des forums d’échange ainsi que de nouvelles approches de campagne (p. ex. « empathic and mindful campaigning » selon le modèle Feel-Think-Act (6).
Les personnes engagées pour le climat, qui sont en un certain sens des « aidant·e·s du climat », sont particulièrement exposées au risque de burnout parce que l’écart entre le défi (global) et ce qui est individuellement faisable est énorme. Certes, il existe des individus - Ghandi, Mandela, Greta - qui ont pu et peuvent déclencher des choses grandes et étonnantes. Mais elles sont plus rares que les six au loto. Si l’on nourrit des aspirations à la Gandhi, la déception peut être particulièrement grande ; car il est bien plus probable qu’une expérience directe de réussite ne se produise pas et que toute l’énergie y passe.
On finit probablement dans la frustration si, à force de sens, on n’arrive pas à se délimiter, quand l’urgence sacrée de sauver la planète crie. Le stress entre l’enclume des ressources et le marteau des attentes et des exigences – les siennes et celles des autres – se combine, dans le domaine des ONG, avec la pression du groupe et l’attente de devoir bientôt accomplir quelque chose de grand. Combiné au manque de succès (le grand coup réussit rarement), cela peut mener à des situations de burn-out aussi chez les campaigner:euse:s, d’autant plus si les ambitions sont élevées.
L’engagement aide-t-il donc ou peut-il mettre en danger ?
Ce « sauvetage de la planète » ne fonctionne qu’en communauté. Comment cela pourrait marcher, l’initiative pour des multinationales responsables l’a montré en partie : ne pas agir seul:e, mais avec des dizaines de milliers de personnes partageant les mêmes idées, organisées en 500 groupes locaux et régionaux. Cela a développé la force nécessaire pour accomplir l’incroyable d’obtenir la majorité du peuple. C’est uniquement à cause de l’absence de majorité des cantons qu’on en est resté à un succès partiel.
Une expérience commune encourageante et des progrès concrets – réfugié protégé, installation solaire posée sur le bâtiment scolaire, commune rendue sans plastique - des résultats concrets, des succès (modestes) sont les antidotes au burn-out. Avec une dose de gentillesse, de joie de vivre et de loisir, l’engagement devient résilient. Bien entendu, il ne s’agit pas ici d’une résilience de courte durée, qui remet d’aplomb pour porter l’engagement un peu plus longtemps. Ce serait combattre les symptômes. Il s’agit de la juste mesure en soi et de se comprendre soi-même comme faisant partie de la transformation, et cela avec joie.
Ce qui aide quand le tunnel se resserre
Que faire lorsque des personnes engagées pour le climat risquent de se consumer dans le tunnel de l’activisme ? Le message « Tu es important:e. Mais détends-toi, tout ne dépend pas de toi dans tous les cas » n’aide pas tout le monde ni dans tous les cas (voir p. ex. (7)). L’argument selon lequel, si tu tombes malade, cela ne sert ni le climat, ni le mouvement, ni toi, parle à tout le monde, mais n’est pas couronné de succès dans tous les cas.
Il en va de même pour l’argument selon lequel des solutions intelligentes naissent rarement sous pression, mais plutôt du loisir et du temps. Comme les anciens Grecs et Walt Disney l’avaient déjà reconnu.
Pas très encourageant mais éclairant, l’écrivain John Berger constate (cité dans un article de «Das Magazin» (mars 2020)) : «… On proteste parce qu’il serait humiliant de s’en abstenir, ce serait épuisant (…) Une protestation n’est pas nécessairement un sacrifice que l’on consent pour une alternative, mais elle signifie tout simplement l’avenir ; elle est la rédemption sans conséquence du présent. Le problème, c’est comment on est censé s’accommoder pour toujours et à jamais de l’adjectif ‘sans conséquence’.»
À mon avis, il s’agit avant tout de sortir par moments du mode «l’essentiel est de faire quelque chose». La sacralité et l’urgence de l’action peuvent être malsaines, après tout nous sommes Human Beings et non pas Human Doings: Moins d’action militante, plus d’être réfléchi et créatif comme prévention du burn-out.
PS : Au fait, à propos de KOVI : l’indignation et les stigmatisations étaient – aussi – trop au centre de cette campagne à mes yeux. Des messages positifs et des exemples montrant qu’une économie équitable est possible donneraient, à mon avis, plus de force de changement à chaque campagne.
- - S’engager socialement pendant son temps libre favorise la santé. C’est à cette conclusion qu’arrive l’étude «Occupé·e mais socialement engagé·e» de Romualdo Ramos (2015)
- Le bénévolat est bon pour la santé. Dans une étude, les bénévoles qui s’engagent une fois par semaine présentaient des indicateurs de santé nettement meilleurs que le groupe de contrôle inactif. (Source Benevol Zug, 2019)
- Psychologie Heute, Compact «Resilienz», n° 2/2020 - Manuel d’Amnesty International : Volume 2 in the Staying Resilient While Trying to Save the World series "A Well-Being Workbook for Youth Activists"
- Activisme durable & éviter le burn-out (de plus, pour info : ou voir aussi : ainsi que Histoire du burn-out (Huffington Post, déc. 2020)). Il existe en effet des offres psychothérapeutiques, par ex. sous le nom : «Prendre soin du climat – prendre soin de moi».
Voir aussi psychologistsforfuture.org ou leur conférence 2020 : Crise climatique et résilience climatique - Burnout in Social Justice and Human Rights Activists: Symptoms, Causes and Implications
- Atelier Collective Climate Action : RÉSILIENCE & BIEN-ÊTRE - pour un activisme plus joyeux et sans s’épuiser jusqu’au burn-out
- Feel, Think, Act: transformer les barrières émotionnelles en activisme résilient
- Preventing Busyness from Becoming Burnout (Harvard Business Review)
Notre auteur
Travaille comme responsable du programme mondial de mentorat chez Greenpeace International. Auparavant, il a été pendant 25 ans responsable de la formation chez Greenpeace Suisse.
Né en 57, Dr rer. nat., ancien chimiste, il travaille aujourd’hui comme écologue humain, spécialiste de l’apprentissage et aussi écrivain. Outre des chroniques, il écrit surtout des poèmes et des aphorismes. Ses dernières publications sont «Im Rosten viel Neues» (poèmes, 2016) ainsi que «Aussicht von der Einsicht» (aphorismes, 2018). Son livre le plus récent ‹KL!MA VISTA – Die Schneefallgrenze steigt› Gedichte und Aphorismen est paru le 23.10.2020 chez Pro Lyrica.
Kuno Roth