La force des bonnes questions

Les bonnes questions ouvrent des portes vers de nouvelles perspectives, favorisent une vraie écoute et renforcent les relations – découvre comment elles transforment la pensée et le vivre-ensemble !

Quelles sont de bonnes questions ?
Dans un monde de réponses rapides et où l’on attend une satisfaction immédiate, on ne pose plus ses questions aux personnes, mais à Google, à des bots ou à Chat GPT. Oui, on est presque un peu irrité quand quelqu’un nous demande son chemin dans la rue.
Pour les recherches de connaissances, Internet est en effet souvent imbattable. De telles questions relèvent pour moi des « questions du moi » : Je veut savoir quelque chose (ou quelqu’un d’autre pour moi). J’utilise le terme « questions du moi » en référence à Bernhard Pörsken, qui distingue une « oreille du moi » et une « oreille du toi ». Par oreille du moi, Pörsken entend qu’on n’écoute pas ‘correctement’, mais qu’un filtre de l’ego est placé en amont : je n’entends que ce qui me convient [1]. Et aussi ce qui m’indigne (‘déclenche’) – et que j’interprète et étiquette donc sans poser de questions.
Les questions du toi, en revanche – comme je les appelle moi aussi en m’inspirant de la distinction de Pörsken – aident la personne interrogée à trouver une solution ou à poursuivre sa réflexion.
Parfois toutefois, des questions qui se présentent comme des « questions du toi » se révèlent au fond être des questions posées avec l’oreille du moi : on ne demande à l’autre que ce qui nous arrange à nous-mêmes et on se crée ainsi un marchepied pour un sujet afin de pouvoir répondre soi-même et se mettre en scène. Ou alors on ne pose même plus de question, on raconte simplement depuis son propre petit monde. Par besoin de s’exprimer, insécurité, égocentrisme ou manque d’empathie.
Quelles sont de bonnes questions ?
Les questions du toi sont avant tout des questions ouvertes et se caractérisent par le fait que la personne qui questionne s’intéresse vraiment à l’autre, que des pensées ou d’autres questions suivent comme d’elles-mêmes, qu’on aime y répondre et/ou qu’elles demandent un peu de temps pour y répondre (voir encadré « Questions ouvertes et fermées »). Mais il faut rester prudent. Avec des questions du toi trop offensives, on peut aussi s’immiscer de trop près dans l’intimité de quelqu’un, ce qui crée de la distance.
Les bonnes questions mènent à une bonne écoute (et inversement : une bonne écoute mène à de bonnes questions - voir à ce sujet la chronique «Écouter – engrais du changement»). Elles jettent des ponts entre les personnes et créent du lien. Pour cela, des questions comme : « Qu’est-ce qui t’anime ? », « Qu’est-ce que tu ressens à ce sujet ? » ou « Tu veux en raconter davantage ? » suffisent souvent. Demander à une personne en proie au doute « Qu’est-ce qui, là-dedans, te fait douter ? » lui est plus utile que de recevoir un conseil, d’être critiquée ou qu’on essaie de la rassurer avec un « ce n’est pas si grave ».
Questions en tu en coaching et pour l’autoréflexion
Dans les questions du toi, il ne s’agit pas de demandes d’information (‘quelle est ta couleur préférée’, etc.), mais de l’interlocutrice et de sa pensée et de ses sentiments. Ce sont des questions neutres, curieuses et empathiques, qui aident l’autre à regarder au-delà du bout de son nez, out of the boxà penser plus loin ou à reconnaître d’autres points de vue. On connaît cela dans le coaching, où la coach aide le/la coaché·e, grâce à des questions du toi, à trouver sa propre solution.
On peut aussi se poser à soi-même des questions du toi ; par exemple dans l’autoréflexion, lorsqu’on s’interroge sur ce qu’on a atteint et ce qu’on n’a pas atteint, ou sur ses relations de travail. Au lieu de chercher la faute de la non-réalisation chez soi ou chez les autres, il est plus fécond de se demander : « Qu’est-ce que je peux apprendre de cette situation et mieux faire la prochaine fois ? », ou encore « Que ferait Z - et que ferait Y - dans cette situation ? », afin de changer de perspective et d’entrer dans un mode prospectif (voir l’encadré pour des exemples de questions).
Dans un monde de plus en plus accéléré et dominé par l’égocentrisme, il y a un risque que la force des bonnes questions, qui invitent à réfléchir, soit refoulée. Les questions sont les clés des portes qui mènent à des perspectives, à la créativité, à la connaissance ou à la croissance personnelle. Ce ne sont pas les réponses qui font avancer, mais les questions. Les questions donnent des impulsions, influencent la direction de la pensée et peuvent créer de nouvelles réalités. Cultiver de telles questions ouvertes me semble particulièrement important dans le monde d’aujourd’hui. Les questions du toi - ou aussi les « questions du nous ».
Questions en nous pour le développement d’équipe ou de la société ainsi que pour entretenir les relations
Au début d’un processus, l’idéal est qu’il y ait une question que l’on se pose en tant que groupe de travail, équipe ou groupe engagé dans la société, et non une réponse. À l’instar d’une question en « nous », une « question en nous » aide un groupe à se confronter à un sujet, à explorer des directions de développement ou à impulser un processus sociétal. La question « Comment pouvons-nous aborder le problème autrement qu’auparavant ? » encourage par exemple une équipe à penser au-delà de l’ordinaire et à développer de nouvelles approches. Les questions en nous aident aussi à débloquer des situations figées.
Au lieu de chercher des coupables, demander : « quelles raisons chacune et chacun de nous voit-il/elle au fait que nous soyons bloqué·e·s ? ». Les questions ouvertes invitent les membres de l’équipe à partager leurs pensées, idées et préoccupations. Elles favorisent aussi la compréhension mutuelle. Demander « Comment gérons-nous les divergences d’opinion afin de trouver un terrain d’entente en tant qu’équipe ? » est plus fécond que le simple appel à faire preuve de compréhension envers les autres. Et pour apprendre ensemble de nos erreurs, la question « Que devrions-nous faire différemment la prochaine fois ? » crée l’espace pour le faire de manière constructive et tournée vers l’avenir.
Les questions en tu et en nous conviennent aussi au développement organisationnel. Ainsi, une méthode de DO, appelée Appreciative Inquiry, repose sur l’enquête appréciative auprès des personnes concernées. En mettant l’accent sur ce qui fonctionne et en permettant ainsi de valoriser le travail, cette méthode en 5 étapes développe de l’énergie et des capacités pour les projets de changement dans les organisations. Le bien déjà existant est renforcé, peut ainsi se diffuser et l’amélioration visée a davantage de chances d’être atteinte. Son inventeur, David Cooperrider, formule le principe ainsi : « Les systèmes humains se développent dans la direction des questions posées » (plus sur la méthode par exemple ici).
Les questions en nous stimulent aussi les transformations sociétales. De tels processus reposent souvent sur la question d’imagination « Et si nous … ». Elle aide à s’éloigner de l’habituel ou de ce qui semble donné. Un exemple actuel serait par exemple la coopérative ‘Urbane Dörfer’, qui, lors de sa constitution, s’est demandé : « Et si nous reconvertissions un ancien bâtiment artisanal en village urbain ? » (au lieu de le démolir [3]).
Last but not least : il en va de même pour les petits groupes, les amitiés et les relations : demander avec une curiosité retenue ce que l’autre ressent, ce que la partenaire pense, quels motifs l’ami a, est fécond et relie.
Questions ouvertes et fermées
Les questions ouvertes commencent par « Quoi », « Comment » ou « Pourquoi ». Ce sont les bonnes questions, parce qu’elles invitent à la réflexion et à des réponses détaillées, et favorisent ainsi le dialogue. Les questions en pourquoi peuvent toutefois être un peu délicates, car elles sont souvent perçues comme un reproche – ‘Pourquoi ?’ est donc soit à remplacer par « Quelles raisons as-tu … », soit à poser avec un ton résolument neutre et curieux ; et si cela est possible, il existe la méthode d’approfondissement 5-Why.
Les questions avec qui, où, quand et lesquelles sont semi-ouvertes, c.-à-d. qu’elles reçoivent souvent rapidement une réponse. Les questions fermées, c’est-à-dire celles auxquelles on répond par « Oui » ou « Non », ne conviennent pas. Elles sont certes utiles au quotidien et lors d’un interrogatoire, mais restent superficielles dans les conversations.
Catégories de questions et exemples de questions
D’abord l’attitude de base du bon questionnement : sois ouvert·e, curieux·se, empathique et présent·e. Ne formule pas de critique, n’argumente pas, évite les phrases avec « mais » et les questions suggestives (voir [2]). Invite plutôt l’autre personne à réfléchir et à ressentir - avec des questions comme les suivantes :
Exemples de questions exploratoires :
- Qu’est-ce qui est important pour toi là-dedans ? Comment te sens-tu par rapport à cela ?
- Qu’en penses-tu ? Que souhaites-tu ? Qu’est-ce qui t’empêche de faire ce que tu souhaites ?
- Selon toi, qu’est-ce qui serait le mieux ? Qu’as-tu déjà essayé ?
- Qu’est-ce qui constitue ici le défi, l’opportunité et le risque ?
- Quel en serait un exemple ?
- Que signifie exactement pour toi, dans ce contexte, (p. ex.) la confiance ?
- Remettre en question les affirmations, donc par ex. si quelqu’un dit « C’est un colérique ! », demander : Que fait-il quand il est colérique ? Dans quelles situations l’est-il ?
- Sur une échelle de 1 à 10, quelle est l’ampleur du problème ? À quoi reconnaîtrais-tu que le problème a diminué d’un point ? Qu’est-ce qui serait différent par rapport à la situation actuelle ?
- Quand les choses se passent-elles bien ou au moins mieux ? Pourquoi le problème ne survient-il alors pas ?
Et des questions qui élargissent l’horizon
- Supposons que XY se produise, que ferais-tu alors ?
- Que penses-tu de la manière dont une lectrice de 70 ans évaluerait notre newsletter ? (ce qu’on appelle une question circulaire)
- Supposons que, du jour au lendemain, un miracle se soit produit et que le problème qui te préoccupe soit résolu. Comment constaterais-tu que le miracle s’est produit ?
- Que pourrais-tu faire pour aggraver le problème ?
- Si tu pouvais le refaire, que ferais-tu différemment ?
- Bernhard Pörksen distingue dans son livre «Écouter – l’art de s’ouvrir» entre «égocentrique» et «véritable attention» : la première est une écoute avec «l’oreille du je», la seconde avec «l’oreille du tu».
- voir p. ex. au sujet des techniques de questionnement systémiques dans le conseil, le coaching, la thérapie dans : «Fragen können wie Küsse schmecken», Carmen Kindl-Beilfuss, Carl Auer Verlag 2025 ou comme introduction : «Soul Talk – die Kunst des klugen Fragens», Lilia Vogelsang, dtv, 2024
- «Et si nous façonnions d’abord des voisinages vivants et bienveillants, et seulement ensuite des bâtiments ?» – une autre question que la coopérative «Villages urbains» posait.
Notre auteur invité
Kuno Roth n’écrit pas seulement des chroniques, mais aussi des poèmes : son septième recueil de poésie – «seelensee – poèmes sur les paysages intérieurs et extérieurs» – est paru en novembre chez PRO LYRICA : 100 poèmes subtils et encourageants sur des expériences variées de la nature. « Proche de la terre avec de la profondeur », dit la maison d’édition à ce sujet. « À la fois engrais et fine binette pour creuser dans le jardin de l’âme », estime une lectrice.
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Kuno Roth